Jemâa el Fna ... II

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... ou la réunion des trépassés

Chapitre quatrième

Avant-propos    La Koutoubia    Le tremblement    Le Sud    Les luttes    L'espoir    Sor Valentina    La Giralda    La liberté    La réunion ...

Les tourments

 Les deux mois suivants furent très remplis pour toute la famille de Jan. Maria participait activement dans leur vie et s’occupait beaucoup de ses petits enfants, Maciek et Basia. Mais le point de mire était leur premier voyage en voiture à travers l'Europe. Deux années du travail au Maroc s’achevaient et Jan avait droit à deux mois de vacances cumulées, plus l'équivalent en argent du prix des billets d'avion aller-retour pour toute la famille. Ils vivaient très excitée à l’idée de ce voyage fantastique depuis déjà longtemps.

 Mais il y avait beaucoup à faire avant le départ. Le dernier tremblement de terre endommagea sérieusement la villa louée par Jan, et quoiqu'elle était encore habitable, il fallait la quitter rapidement. Felicja, l’épouse de Jan, vécut l’angoisse du tremblement seule avec les enfants. Réveillée brusquement, elle assistait impuissante à la danse désordonnée du mobilier, voyait les murs de la vielle bâtisse s’ouvrir et les plafonds se bomber vers les bas. Heureusement, il y eut plus de peur que de mal.

 L’inspection détaillée de la maison, faite par un expert en bâtiment, ne révéla aucun danger d’effondrement immédiat, donc, ils décidèrent d’y habiter jusqu’au départ en vacances et louer une autre villa après le retour. Durant ces deux mois il n'eût aucune suite au récit de Maria, même pas une allusion.

 Ils partirent de Kénitra le 2 mai 1969 vers dix heures du matin et arrivèrent à Tanger au début de l'après-midi. Jusqu'au départ du traversier, prévu pour quinze heures, ils attendirent au port prenant des photos et relaxant. Après un passage agréable du détroit de Gibraltar, ils débarquèrent à Algeciras et prirent la route immédiatement pour s'arrêter à Cadiz et y passer la nuit.

 Le lendemain ils continuèrent vers Madrid en passant par Séville. Ils entrèrent dans la ville en longeant le Paseo de las Delicias et se retrouvèrent au bord du Rio Guadalquivir à la hauteur d'el Puente del Generalisimo. Jan suivit les indications vers le centre de la ville, où ils voulaient acheter quelques provisions et cartes postales. En avançant lentement, ils aperçurent parmi les arbres deux magnifiques tours qui flanquaient un long bâtiment semi-circulaire. Maria se redressa brusquement en les voyant, et ne les quitta pas des yeux jusqu’à l’arrêt de la voiture.

S'apercevant de l'intérêt que sa mère manifestait pour les tours, et étant lui-même émerveillé par la beauté des lieux, Jan décida de s'y arrêter pour une courte visite. Ils descendirent de la voiture et marchèrent lentement le long du Pabellón de España[35], en découvrant, entre autres, les prodigieux azulejos racontant l’histoire du pays.

 En marchant, Maria jeta quelques regards vers les deux tours, mais finalement secoua la tête et retomba dans sa «distraction pensive», que Jan remarquait souvent depuis le tremblement de terre. Ils regagnèrent la voiture et traversant la ville s’arrêtèrent brièvement sur la Plaza Ponce de León pour faire leurs emplettes. Aussitôt après, ils quittèrent Séville dans la direction de Cordoue et Madrid.

 Ils traversèrent toute l'Espagne et entrèrent en France via l'Andorre. Ils continuèrent la route le long de la Côte d'Azur jusqu'au Monaco et l'Italie. Après un détour à Rome, ils passèrent par l'Autriche et la Tchécoslovaquie pour entrer en Pologne via le poste frontalier de Słubice, le 15 mai vers la fin de l'après-midi.

* * *

 Jan resta un peu plus d’un mois en Pologne visitant la famille et montrant son pays à Ali, un ami marocain qui vint l’y rejoindre pour deux semaines. Ensuite, il retourna au Maroc…, mais tout seul. Maciek bégayait depuis quelque temps et il était possible que l’enfant supportait mal le choc culturel et l’apprentissage de la nouvelle langue, le français.

Après des nombreuses discussions en famille et sous la pression de Maria, il fut décidé que Felicja et les enfants resteront au pays pour une année scolaire complète. Au début ils habitèrent chez les parents de Jan, mais leur maison étant petite, les accrochages furent inévitables et Felicja déménagea dans un appartement loué. Quelques semaines après ce déménagement, au début d’octobre, Jan reçut la première lettre avec la suite du récit de l’ancienne vie de sa mère:

Mon cher Jan,

J'ai trouvé finalement un peu plus de temps et cette nuit je prends la plume pour continuer l’histoire de ma vie ancienne. L'hiver s'approche et malgré mes nombreuses obligations, j'espère pouvoir t'envoyer mes lettres régulièrement. En voici la première:

"… Après la sortie de Wasylko, je restai longtemps recroquevillée sous la couverture. Je dus m’endormir, car en ouvrant les yeux je vis la clarté du jour pénétrer dans la pièce par l’unique fenêtre. Je m’assis sur le lit et étirant la chemise déchirée j’aperçus une petite tâche brunâtre sur son rebord. Il y en avait d’autres, plus grandes, sur le dos de la chemise et sur le drap. Je ne savais pas d’où elles venaient; ma menstruation était très régulière et je ne l’attendais pas avant deux semaines.

Je demeurais sur place, pensive et inquiète. En cherchant une référence antérieure quelconque, je me souvins de la confession d’une jeune cuisinière que j’entendisse par hasard dans le quartier domestique du manoir. Ne me voyant pas, la fille raconta à une autre ses premiers ébats amoureux avec le garçon du jardinier et exprima sa peur en trouvant ses vêtements tachés de sang. Je compris que ces tâches avaient quelque chose en commun avec ce qui m'arriva dans la nuit, mais c’est tout ce que je savais en ce moment.

Jewdokia entra avant que je n’eusse le temps de m’habiller. Elle me dévisagea brièvement, s’approcha du lit et tira brusquement la couverture. En fixant les tâches brunâtres et ma chemise déchirée, elle émit un grognement sourd et ses yeux devinrent sombres et brillants. Je reculai instinctivement, tremblant de tout mon corps. La paysanne s’aperçut de ma peur et ses yeux s’éteignirent. Elle s’approcha du lit et par gestes m'indiqua de quitter la chambre et d'enfiler les vêtements masculins étalés sur la table de la pièce principale. Ce n’étaient pas les mêmes vêtements que je portais en arrivant ici, mais un ensemble oriental que je reconnus par un fezik[36] posé par-dessus la pile.

Quelques jours passèrent dans la même routine quotidienne qu’auparavant. Je ne sortais jamais à l’extérieur de la chaumière. Un jour, vers midi, un homme de type oriental entra dans la chaumière et s’assit sur le banc de l’autre côté de la table où j’étais en train de manger. Il me dévisagea sans gêne, ensuite, en bon polonais, me demanda de me lever et de faire quelques pas. Je n'obéis pas immédiatement. Je croisai son regard mais je demeurai assise. L’individu m'observa un instant, puis baissa la tête et tenta de m'assurer d’une voix douce:

-        Ne craignez rien mademoiselle, personne ne vous fera de mal. Mais vous devez m’obéir et vous verrez, vous vivrez dans un palais magnifique, sans souci ni tracas, adulée par tous. Mais je répète, vous devez m’obéir et vous ne le regretterai pas; faites quelques pas s'il vous plaît!…

Je me sentais très mal à l’aise. Quelque chose se tramait et je ne savais pas quoi, mais certainement un événement qui m’éloignerait encore davantage de mes parents et de ma maison. Mais que pouvais-je faire? Je me levai à contrecœur, pris mon bol vide et traversai la pièce vers la poêle pour y ajouter du barszcz. En revenant à la table, je sentis les yeux de l'inconnu fixés sur moi. En m'asseyant, je croisai de nouveau son regard; l’homme était visiblement satisfait. Il se tourna vers Jewdokia et fit un signe d’acquiescement avec la tête, puis se leva et sortit de la chaumière sans d'autres mots.

Maintenant, je commençais à comprendre; ma captivité était loin d’être terminée, au contraire; pour une raison encore obscure j'allais changer de ravisseur. Jusqu’à présent j’étais patiente; j’étais confiante que la poursuite organisée par mon père me retrouve et que, dans ma magnanimité, je demanderais le pardon à Wasylko, et que tout se terminera comme dans un conte de fée. Parfois, je pensais aussi à un autre scénario, celui qui ressemblerait plus à l’histoire de Halszka z Ostroga et que Wasylko serait tué par les poursuivants engagés par mon père.

L’agression nocturne de Wasylko me bouleversa profondément, mais quelque part au fond de moi j'essayais de comprendre cet homme amoureux et désespéré au point de franchir des limites interdites. J'étais bouleversée et ma patience fit place à un puissant désir d’action. Il fallait que j’agisse, il fallait que je me sauve et retourne à Sławuta!…"

Jan remis la lettre dans sa serviette, en sorti son agenda de travail et s’étira sur la chaise. Il était dans son bureau à Kénitra et attendait son véhicule retenu au garage pour une réparation mineure. «Quelle histoire cette ancienne vie de maman, pensa-t-il». Elle était si convaincante et si précise dans son récit que Jan, de plus en plus intrigué, chercha à en savoir plus sur l’incarnation. Il fouilla dans les bibliothèques et acheta deux volumes dans une grande librairie de l'avenue Moulay Abdallah à Rabat. Il revenait souvent à ces lectures et nota quelques passages troublants; il ouvrit l’agenda et relut un paragraphe encadré:

 «… En Orient, la plupart de gens, croyant à la Loi du Destin, acceptent que ce qu’ils sont et où ils vivent dépend des leurs actions dans leur vie antérieure, ce qui est vrai, mais malheureusement ils pensent qu’ils ne peuvent rien faire pour changer leur situation actuelle, ce qui n’est pas vrai.

En Occident, nous pensons que nous sommes maîtres de notre destin, ce qui est partiellement vrai, mais qu’il n’y a pas des lois supérieures gouvernant notre destin, ce qui est essentiellement faux…»

 Sur la même page, un peu plus bas, il y avait un autre paragraphe encadré venant du même livre:

 «… Les gens de l’Orient se demandent: est-il bon de se souvenir de nos vies antérieures? La réponse peut être positive à partir d’un certain point d’initiation. Avant ce point, ce n’est pas recommandé, et peut même être dangereux. Car il existe une loi, peu connue, disant que lorsque nous arriverons à nous rappeler entièrement notre vie précédente, nous serons soumis au destin de cette vie…»

 Jan perdit la notion du présent. Il songea: «Maman, allait-elle entrer maintenant dans le destin de sa vie précédente? Quel était ce destin? Est-elle de plus en plus la victime de sa débordante imagination, de son mari égoïste et possessif, de son pays qui n'est pas vraiment le sien?» Quelqu’un frappa à la porte et Lachgar, son adjoint, entra dans la pièce.

-        Le Land-Rover est prêt, nous pouvons partir, annonça-t-il.

 Il fallut un certain temps à Jan pour revenir à la réalité. Regardant par la fenêtre il resta immobile. Lachgar toussa et répéta:

-        Monsieur Jan, le Land Rover est réparé, les porte-mires nous attendent.

-        Ah oui…, oh pardon…, j’y vais, j’y vais… Attendez-moi dans le véhicule, j’arrive dans cinq minutes, répondit-il enfin.

 Ils sortirent de la ville et roulèrent dans la direction de Tanger, jusqu'à la jonction avec la route secondaire menant à Sidi-Slimane. Là, ils tournèrent à droite et s'enfoncèrent dans la forêt de chênes lièges de Mamora. Jan, plongé dans ses pensées, n’entendait ni le bruit du moteur, ni le brouhaha des voix arabes derrière son dos. Il avait hâte de connaître la suite du récit, mais il savait qu’il devait être patient.

 La fin de l’année 1969 arriva et, pour la première fois de sa vie, Jan passa les fêtes de Noël et de Nouvel An loin de la famille. C’était une nouvelle sensation, surtout triste, car des nouvelles expériences pénibles venaient de s’ajouter à son vécu. Au cours des premiers mois après son retour des vacances, une série noire d’accidents mortels et de décès subits s’abattit sur la communauté polonaise au Maroc. Pendant cinq mois consécutifs quatre experts polonais et un marocain, marié à une polonaise, décédèrent des causes diverses: le premier d’une crise cardiaque, le second et le marocain dans des accidents de voiture, le troisième dans un écrasement d’avion et le quatrième venait de mourir d’un tumeur au cerveau.

 C’est le dernier cas qui fut le plus pénible pour Jan, car il le vécut de très près. Roman, un ingénieur civil, arriva à Kénitra quelques semaines après le retour de Jan de la Pologne. Ils travaillaient dans le même département et Jan aidait Roman à s’intégrer au travail et au pays. Dès son arrivée à Kénitra, Roman se plaignait de maux de tête. Ils s'intensifièrent graduellement et en novembre il fut hospitalisé à l’hôpital Avicennes de Rabat.

 Mais la médecine était déjà impuissante et il mourut au début de février. C’est Jan qui s’occupa de toutes les besognes que la mort entraîne: lavage et habillage du corps, transport à la morgue, répertoire et emballage d'objets personnels du disparu et la multitude d’autres tâches similaires. Jan dut s’occupait aussi des formalités. Il résilia le bail d’appartement de Roman, assista son épouse bouleversée, arrivée hâtivement de la Pologne, et participa dans le processus d’envoi du corps dans son pays d’origine.

 La plus pénible fut l’identification officielle du corps avant sa mise en bière. La dépouille restait à la morgue pendant plus d'un mois, dans un tiroir qui devait être réfrigéré. Mais, la réfrigération ne fonctionnait plus depuis longtemps et lorsque les préposés de la morgue glissèrent le tiroir vers l’extérieur, Jan et les officiels présents virent une forme humaine gonflée, partiellement couverte d’un drap, dont la couleur originale fut à peine reconnaissable. Après un moment de lourd silence le secrétaire de l’ambassade polonaise demanda d’une voix incertaine:

-        Pensez-vous nécessaire d'enlever le drap pour l’identification du corps?

-        Oh non, s’empressa de répondre Jan, c’est moi qui l'ai enveloppé dans ce drap et je reconnais aussi ses chaussures...

-        Dans ce cas, je ne vois pas d’objection que ce corps soit reconnu comme celui de Roman… et qu’il soit placé dans le cercueil de transport, dit l'officiel.

 Il se tourna vers les officiels marocains, mais eux aussi acquiescèrent allègrement. C’était pour la première fois que Jan vécut la mort de si près et pour si longtemps.

 Bien plus tôt dans sa vie, durant la guerre, il assista brièvement à quelques pendaisons de rue et vit les cadavres civils et militaires au bord d'une route, mais il était encore enfant, la mort était irréelle, ne le touchait pas directement. À dix-huit ans, il se refusa de voir le visage paralysé de sa grand-mère paternelle mourante. Il fit un long voyage en autobus, passa deux fois près de l'entrée d’hôpital et retourna chez lui. À l’époque, il craignait que l’image du visage défigurée remplacera dans ses souvenirs celui qu’il aimait tant. Maintenant il s’en voulait, mais il était trop tard.

 Vers la fin de janvier, Jan reçut la suite du récit. Entre-temps, il reçut d’autres lettres de sa mère, mais aucune ne toucha au passé lointain.

 Mon cher Jan,

J’ai commencé à écrire cette lettre il y a longtemps déjà, au début de novembre, mais je n’ai pas pu la terminer pour diverses raisons. Ce n’est que dernièrement que j’aie pu réprendre la plume. Voici la suite de mon ancienne aventure:

 "… Je pensais à l'évasion chaque jour et chaque nuit. Au début, je m’imaginais fuyant dans la nuit par la fenêtre de ma chambre. Mais cette fenêtre ne s’ouvrait pas et derrière il y avait une jungle infranchissable de branches épineuses d’un rosier sauvage. Je pouvais le distinguer à travers la vitre difforme.

Trois jours après la visite de l’homme oriental, Jewdokia quitta la chaumière pendant que j'étais encore endormie. En allant vider ma vessie je vis une possibilité d’évasion et je me précipitai dehors; c’était la première fois depuis mon arrivée. Il faisait un peu frisquet et j’étais en chemise de nuit; je m’arrêtai au milieu de la cour et regardai autour de moi.

En face de la chaumière se trouvait une étable et à gauche un autre bâtiment dont je ne devinais pas l’usage. À gauche, entre la chaumière et l’étable, étaient visibles les restes d'une clôture en bois et une porte cochère ouverte. De l'autre côté, il y avait un chemin en terre et plus loin le fleuve. À l'horizon, sur l'autre rive, se dressait le grand château couleur ocre pâle. C'était certainement celui de Chocim.

Je ne pouvais pas me sauver en chemise de nuit, il faisait trop froid. Je revins donc à la chaumière en courant et en m’habillant j’essayais de mettre de l’ordre dans ma tête et d’imaginer qu’est-ce que je ferai en quittant la chaumière, mais en vain, je ne pus trouver d’autre alternative que d'aller frapper à la première porte d'une autre habitation.

Mais ma première évasion se termina très rapidement. En ressortant, je me retrouvai face à face avec Jewdokia. Instinctivement je voulus la contourner et courir vers la porte cochère, mais la femme attrapa mon bras avec une agilité surprenante et après une brève bousculade me repoussa à l’intérieur de la chaumière. Avec un grognement sourd, elle ferma la porte, se plaça en travers, et ne me quittant pas de ses yeux brillants s’empara d’un gros poignard caché derrière une planche clouée obliquement au dessus de l’entrée. Il n’y avait rien à faire. Résignée, je tournai le dos à ma gardienne et disparus dans la cabane-toilette.

 Une autre semaine passa. Je ne sortais plus de ma chambre sauf pour les besoins naturels. Et encore là je devais frapper à la porte, car Jewdokia la gardait barrée en tout temps. Depuis ma tentative d’évasion elle m'apportait les repas dans la chambre en étant toujours armée de son poignard, attaché à une corde et porté en bandoulière.

Une nuit, remplie de chagrin, je n’arrivais pas à m’endormir. Je revoyais dans mon imagination les visages adorés de mes parents, de l’oncle Stanislaw, de mon amie Lusia. J’essayai de recompter les jours de ma captivité, mais je n’arrivai pas à un nombre exact. La brise froide du jour de mon évasion échouée et mon calcul approximatif semblaient indiquer que c’était la fin de septembre ou le début d’octobre, et je m'endormis en pleurant…

Je rêvais que ma mère vint à mon lit pour m’embrasser et me consoler; elle me raconta une histoire et avant de s'en aller posa une main sur mon épaule; j'attrapai cette main et l'attirai vers moi, mais…, elle résista. Étonnée j'ouvris les yeux, mais je ne vis pas le visage de ma mère…, c'était celui de Jewdokia. Ses yeux brillaient méchamment dans la lueur incertaine d'une bougie qu'elle tenait dans l'autre main. Je lâchai la main brusquement et m'enfonçai plus profondément sous la couverture. Voyant ma peur elle recula, puis, montrant mes vêtements m'indiqua de m’habiller. Déposant la bougie sur le bord d’une table, elle quitta la chambre laissant la porte entrouverte.

Depuis la nuit d’agression de Wasylko je portais les vêtements d’homme oriental: un large pantalon noué aux chevilles, un caftan noir brodé argent et une large chemise en lin avec les manches fendues, étroitement lacées aux poignés; je chaussais les bottines faites de peau de mouton, la fourrure à l’intérieur, et attachées solidement avec des lanières en cuir.

En entrant dans la pièce principale j’aperçus l’homme oriental assis derrière la table; il se leva avec un large sourire et dit:

-        Bonjour mademoiselle; nous partons ce matin. Comme je vous ai dit la dernière fois, un avenir brillant vous attend, mais de grâce, obéissez à tous mes ordres et vous n’aurez aucun problème. Maintenant asseyez-vous et laissez Jewdokia arranger vos cheveux. Vous devez absolument ressembler à un jeune garçon tatar.

 Je reculai instinctivement, mais en jetant un coup d’œil vers la porte, j’aperçu dans le pénombre deux autres hommes. Je compris rapidement que je ne pouvais qu’obéir. Mes belles tresses blondes tombèrent rapidement sous les ciseaux de la paysanne. Après quelques rajustements rapides, Jewdokia peigna les restes de ma chevelure et plaça le fezik sur ma tête. Sur le signe de mon ravisseur un hommes avança, s’inclina profondément et murmurant quelque chose se terminant par:  «… effendi Ibrahim», tendit une sorte de manteau fait de peau de mouton avec la fourrure à l’extérieur. L’effendi Ibrahim pris le pardessus, s’approcha, et m’aida courtoisement de l’enfiler. Nous quittâmes la chaumière aussitôt après. Il faisait encore nuit, mais le ciel rempli d’étoiles pâlissait déjà à l’est.

En sortant de la cour, nous nous dirigeâmes le long du fleuve, dans le sens du courant . L'effendi Ibrahim marchait en premier, ensuite moi entre ses deux hommes, suivis de Jewdokia qui fermait le groupe. À l'aube, nous quittâmes le chemin et descendîmes le talus jusqu'au bord de l’eau et continuâmes la marche sur un étroit sentier serpentant entre les buissons du rivage.

Au levé du soleil, l'effendi Ibrahim monta légèrement sur le talus et nous conduisit sur un petite terrasse naturelle complètement cachée à un œil indiscret. Là, nous nous arrêtâmes et nous assîmes sur les branches. Jewdokia ouvrit un petit baluchon, qu’elle portait noué autour de sa taille, et en sortit du pain et du lard salé. Nous mangeâmes en silence.

Vers la fin du repas la femme se leva et s'éloignant de quelques pas à peine s'arrêta, écarta les jambes, et urina débout sans relever sa jupe et ses nombreux jupons. Quant à moi, elle me conduisit à l’écart, mais ne me quitta pas d’une semelle. Les hommes ne se gênaient pas non plus; ils faisaient leurs pipis sur place en me tournant simplement le dos. Personne ne parla.

Nous restâmes sur le petit plateau plus d’une heure. Assise assez confortablement je commençais à somnoler lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre en provenance du fleuve. L’effendi Ibrahim se leva et approcha à sa bouche une petite flûte en bois attaché à son cou par un ruban. Il émit une sorte de chant d’oiseau, le répétant trois fois. Ensuite, il disparut entre les buissons.

Il réapparut un quart d’heure plus tard et nous descendîmes au bord de l’eau pour monter sur une barque avec deux rameurs. Non loin de la rive un voilier à deux mats tanguait gentiment à l’ancre. En s'approchant du navire je tournai la tête et réalisai que Jewdokia n’était plus avec nous; je l’apperçus marchant entre les buissons sur le chemin de retour vers sa chaumière.

Je fus enfermée à l’arrière du voilier, sous le pont, dans une «cabine» où l'on descendait par une trappe à l’aide d’une échelle amovible. En bas, il y avait un grand lit recouvert des peaux de moutons, une petite table et une chaise attachées par des chevilles en bois à la cloison et au plancher. La «cabine» était très petite mais éclairée par un hublot vitré s’ouvrant vers l’extérieur et accessible du lit. Il s'y trouvaient aussi: une cuvette en bois sur la table, un sceau rempli d'eau et un pot de nuit sous le lit. Les cloisons, faites des planches solides, étaient recouvertes de tapis orientaux. Il n’y avait aucune autre sortie possible vers l’extérieur. On leva l’ancre immédiatement après notre embarquement.

Je ne sortais jamais de la «cabine». La nourriture m’était servi trois fois par jour, dans un panier qu’un homme descendait à l'aide d'une corde. C’était un mélange des plats ukrainiens: comme barszcz ou pierogi, des plats orientaux: comme tajine ou couscous et même parfois du méchoui. Tous les deux jours un homme descendait l’échelle et remplaçait mon sceau vide par un autre rempli d’eau fraîche. C’était lui qu’il me dit au début de vider mon pot de nuit par le hublot.

Le quatrième matin je fus réveillée par le brouhaha d’une foule humaine. Curieuse, je regardai à travers le hublot et constatai que le voilier était accosté à un quai en rondins rempli de gens. Un autre voilier, mais plus petit, était amarrée juste derrière le notre. La plupart de gens parlaient et criaient en polonais, mais j’entendais aussi l’ukrainien et tout près deux hommes parlaient la langue gutturale des orientaux.

Un frisson d’espoir me traversa le corps. Je ne savais pas où nous étions, mais c’était fort probablement encore le territoire polonais. Si je réussissais à m’évader, je pourrais me réfugier chez une famille polonaise et revenir à Sławuta!

Vers midi les bruits extérieurs cessèrent et je n’entendais plus des pas sur le pont; je remarquai aussi que la trappe fut laissée entrouverte, appuyée sur un objet que je ne pouvais pas voir. Avec un peu d'effort je réussis de libérer la chaise et de la placer sur la table. Ramassant tout mon courage, je grimpai dessus et regardai par la petite ouverture.

La trappe s’appuyait sur un tonneau et il y en avait beaucoup d’autres tout autour. Je soulevai la trappe lentement et me hissai sur le pont en retenant mon souffle. Sachant que mon salut dépendait de la vitesse, je rampai immédiatement vers le bord du voilier et le quai.

Le pont était jonché de ballots de laine, de billots de bois, de tonneaux et d’autres objets. Arrivée à la balustrade, je me levai à demi et regardai autour de moi, mais je ne vis personne. Sur le quai il y avaient d’autres ballots et tonneaux, mais pas des humains; le petit voilier n’était plus là non plus. Encouragée, je me levai complètement et enfourchant la balustrade quittai le navire.

Le quai n’était pas très long: deux petits voiliers pouvaient l'accoster en ligne, tout au plus; ni très large: quelques pas d’homme à peine. D’un côté il aboutissait sur des buissons poussant au bord de l’eau, et de l’autre, se terminait au bord d'un chemin qui montait abruptement et tournait pour disparaître derrière une petite falaise.

Je n’avais que deux choix possibles: soit d’aller me cacher dans les buissons et attendre le départ du voilier, soit de suivre le chemin et espérer trouver rapidement les habitations humaines. Mais où étaient-ils les hommes du voilier? Instinctivement je choisis les buissons.

En passant près de la proue j’aperçus un homme d’équipage allongé sur un ballot de laine. Il semblait endormi et j’atteignis les buissons sans être vue. Essoufflée par l'effort je m’arrêtai pour un instant de répit, lorsqu'un violent spasme secoua mon estomac et je vomis à plusieurs reprises.

Tremblante et fatiguée je m’efforçai d'aller un peu plus loin encore, mais je ne fis que quelques pas et m’affalai sur les branches d’un petit arbuste. J’avais mal partout, j’avais froid et je voulais tellement me retrouver dans les bras de maman. Les larmes coulèrent abondamment et je me recroquevillai sur moi-même, seule et malheureuse.

Un certain temps s’écoula. Je ne me souviens pas combien: une heure, peut-être plus, peut-être moins. Je repris mes esprits et commençai à songer à la suite de mon évasion. Devrais-je attendre le départ du voilier ou partir tout de suite? Devrais-je suivre la rive ou grimper le talus, assez abrupt? J’avais de plus en plus froid, car une brise automnale secouait allégrement les buissons qui m’abritaient. Il fallait agir… Hésitante, je décidai de m’éloigner encore davantage et grimper le talus le plus rapidement possible. Là-haut, je trouverai certainement une habitation qui me donnera refuge.

Il n’était pas facile d’avancer parmi les buissons; je tombais fréquemment et mon ample pantalon s’accrochait partout; exaspérée, je commençais à grimper. À mi-hauteur, je tournai la tête dans la direction du voilier et constatai que les hommes étaient déjà de retour et s’agitaient fébrilement sur le quai et le pont du voilier.

Au moment d'atteindre le haut de talus j'entendis le son strident d'un sifflet marin et tournant la tête j’aperçus un homme qui levait la main dans ma direction. Je compris que je fus repérée. Ahurie, je regardai par-dessus le talus mais je ne vis aucune habitation. Devant moi s'étendait un vaste champ fraîchement labouré aboutissant sur un petit bois. Je courus vers ce groupe d’arbres, mais ils étaient plutôt clairsemés et ne donnaient pas beaucoup d’abris. Je m’assis essoufflée derrière un gros pin ne sachant plus où aller et quoi faire.

Je fus reprise rapidement et ramenée sur le voilier. En regagnant «ma cabine» j'y trouvai une autre fille assise sur «mon lit». L'effendi Ibrahim se montra sévère mais courtois. Penché au dessus de la trappe ouverte il nous présenta mutuellement, en polonais et ukrainien, et ajouta:

-        Voilà mesdemoiselles, désormais vous aller dormir ensemble. Et s'il vous plaît, ne pensez plus à l'évasion car une dame de compagnie veillera sur vous le jour et la nuit. Elle s’installera sur la trappe menant à votre cabine et c’est à elle que vous communiquerez vos demandes.

Nous nous observâmes avec attention, mais n’échangeâmes aucune parole et restâmes ainsi jusqu'au repas du soir. C'est moi qui posa les premières questions, en polonais:

-       Oui êtes-vous, d’où vous venez?

 La fille me jeta un regard furtif mais demeura silencieuse. Nous nous couchâmes près des bords du lit, les plus éloignées possible l’une de l’autre. J’étais sur le point de m’endormir quand j’entendis l’autre murmurer quelque chose en ukrainien. Je me levai à demi et reposai mes questions. Après un bref silence, elle dit en ukrainien:

-        Je m’appelle Oksana, j’ai seize ans et je viens de Kiev. Mes parents sont ukrainiens et j’ai été enlevée par des inconnus lors d’une promenade avec ma gouvernante à Kamieniec Podolski, où ma mère déménagea temporairement à cause des troubles récentes à Kiev. Je comprends le polonais, mais je ne le parle pas bien.

 Je répondis aussitôt en donnant quelques renseignements sur moi et mon sort et après une heure de bavardage nous nous endormîmes presque amies…"

 Oh mon Dieu! Il est déjà quatre heures du matin et moi je suis encore debout…, mais la nouvelle journée commence… Mon cher Jan, je dois arrêter d’écrire et de remettre à la prochaine lettre la suite de cette histoire. Plus je raconte, plus je me souviens et j’ai davantage de difficulté de revenir au présent…; je ne sais pas si c’est bien? Madame Borst, ma bonne amie, me parlait récemment de la réincarnation. Elle a entendu son mari, qui est le professeur de théologie à l’université catholique de Lublin, discuter avec un collègue de travail et, bouleversée, m’a répété quelques phrases:

 «… Les gens de l’Orient se demandent: est-il bon de se souvenir de nos vies antérieures? La réponse peut être positive à partir d’un certain point d’initiation. Avant ce point, ce n’est pas recommandé, et peut même être dangereux. Car il existe une loi, peu connue, disant que quand nous arriverons à nous rappeler entièrement notre vie précédente, nous serons soumis au destin de cette vie…»

 Mais maintenant, je dois absolument te quitter. À bientôt.

 À la mi-février Jan était confiné dans son bureau à cause des inondations majeures causées par les multiples débordements du fleuve Sebou. Les travaux d’irrigation étaient temporairement interrompus et il pouvait consacrer plus de temps à ses affaires personnelles. Il ressortit la dernière lettre de sa mère.

 Lorsqu'il la reçut son adrénaline était au plus haut niveau; Roman souffrait des maux de tête délirants et Jan passait plus de temps avec lui qu’au travail ou à la maison. Plus tard, il devait enfermer le corps dans un double cercueil et le placer temporairement dans l'entrepôt du cimetière de Rabat, car, avant la saison touristique, il n’y avait pas d’avion assez grand pour transporter une telle cargaison vers la Pologne. À l'époque il lut la lettre rapidement, sans vraiment s’y arrêter. Les passages en dehors du récit, y compris la citation de madame Borst, lui échappèrent complètement.

 Maintenant, assis dans son bureau avec la porte fermée, il relisait la dernière lettre et sursauta trouvant cette citation. Il ouvrit rapidement son agenda et trouva la même pensée, mais écrite en français. C'est lui-même qui la copia du livre acheté sur l'avenue Moulay Abdallah à Rabat. Il était évident que Monsieur Borst devait puiser cette idée à la même source.

 N’ayant pas grand chose à faire au travail, il demanda à son patron le congé pour le reste de la journée, monta dans sa voiture et alla à Rabat. Il flâna un peu le long du boulevard Mohammed V, s’arrêta pour prendre un café à «Dolce Vita» et, au début de la soirée, frappa à la porte de l’appartement de Stan et Janine, les mêmes que lui et sa mère rencontrèrent à Agdz après le tremblement de terre.

 Jan considérait son ami comme un frère et un exemple à suivre. Stan était son aîné de quatorze ans, plus instruit, plus expérimenté et possédant un style particulier. Janine avait aussi beaucoup de classe, était très pratique et sociable, mais Jan l’aimait moins à cause de son côté capricieux et hypocrite.

 Ils soupèrent ensemble en bavardant, sans aborder un sujet précis. Stan, connaissant bien son ami, devinait qu'il voulait lui parler en particulier. Après le café et deux cigarettes Jan se leva et s'apprêtait à quitter l’appartement. Prétextant une commission oubliée Stan l'accompagna à l'auto et demanda:

-        Je te sens perturbé, qu’est-ce qu’il y a, c’est la mort de Roman encore?

-        Oui, cela aussi un peu, mais il y a autre chose. Pourrions nous aller au bord du Bou Regreg, comme toujours? J’ai quelques questions à te poser.

-        Oui bien sûr, allons-y.

 Le Bou Regreg est un fleuve de taille moyen qui se jette dans l’Atlantique entre les villes de Rabat et de Salé. Ses eaux furent témoins des nombreux bouleversements historiques importants affectant le nord du continent africain. C’est dans les eaux de son embouchure qu’attendaient les nombreux voiliers des pirates de Salé pour attaquer les caravelles et les galions espagnols revenant du Nouveau Monde, lourdement chargés. C'est aussi près de son embouchure que s'élevait l'ancien ribat[37] des Berbères hérétiques, ensuite transformé en forteresse Almohade, la Casbah[38] Oudaïa.

 Tout près, il y avait un endroit où l'on pouvait s'approcher en voiture du bord de la falaise. C’est là où Jan aimait s’arrêter, parfois tout seul, et assis dans l’auto avec la portière ouverte écouter les vagues s’écraser contre le rocher. Et c’est là qu’il conduisit Stan ce soir. La nuit était claire et pleine d'étoiles; les vagues arrivaient en écume et étaient, comme d'habitude, accompagnées d'un bruit monotone, mais combien apaisant.

 Ils arrivèrent depuis plusieurs minutes déjà, mais personne ne parla. Les portières ouvertes, ils écoutaient les vagues et observaient les lumières diffuses d'un bateau passant lentement au large. Jan brisa le silence:

-        Je voudrais te poser quelques questions sur un sujet un peu spécial, sur la réincarnation. Comme tu le sais, lors du dernier tremblement de terre nous étions à Marrakech, ma mère et moi. C'est elle qui m'a réveillé en criant: «Dépêchons nous de sortir car il sera encore trop tard! La terre tremble comme autrefois!». Elle prétend de vivre une autre vie, d'être réincarnée. Elle est persuadée qu'elle a péri pour la première fois dans un tremblement de terre. Qu'est-ce que t'en pense?

Stan demeura silencieux un moment, puis répondit lentement:

-        Elle me semblait d'être une fervente catholique, ta mère. Comment elle peut concilier ces deux doctrines? L'église catholique, du moins officiellement, exclue complètement la possibilité de la réincarnation.

-        Mais pourquoi?

-        Parce que la réincarnation et le salut éternel sont contradictoires, répondit-il.

-        Explique-moi cette contradiction, s'il te plaît.

-        C'est un peu complexe mais j'essayerai d'être bref: La notion du salut éternel est étroitement liée à la notion du pardon. Or, le pardon est un échappatoire qui permet à l'Église d'effacer les pêchés et dispenser un individu de la nécessité de réparer ses fautes. Par contre, selon les théories de la réincarnation, un esprit qui réincarne doit réparer ses fautes par lui même, et plus il en traîne, plus la prochaine vie lui sera pénible.

-        Donc, il ne peut compter que sur lui-même? s'écria Jan.

-        Oui, uniquement sur lui-même, acquiesça Stan.

 Après un long silence, entrecoupé seulement par le bruit des vagues, Jan demanda à nouveau:

-        Advenant que la réincarnation existe, est-il possible qu'en se souvenant de sa vie antérieure un individu sera soumis au même destin dans sa vie nouvelle?

-        Oui, j'ai lu quelque part au sujet de cette «loi», mais il y a aussi une autre qui dit: que l'individu réincarne conformément aux dernières pensées de sa vie précédente, celles juste avant la mort… Mais pourquoi la réincarnation te préoccupe tant? C'était peut être juste une phrase échappée par ta mère bouleversée par l'événement, et le reste vient des lectures…

-        Oui, peut être…, répondit Jan avec hésitation.

 Il sentit qu'il fallait changer le sujet. Il ne pouvait pas révéler à Stan le contenu des lettres de Maria. Sa mère ne demandait pas qu'il en garde le secret mais cela allait de soit:

-        J'ai une autre question pour toi: quels étaient les effets sur l’Europe et le nord de l’Afrique du fameux tremblement de terre de 1755, dit «de Lisbonne»?

-        Je ne connais pas de détails, mais j’ai lu que la majorité de colonnes de l'énorme mosquée inachevée de Rabat est tombé en ruine et que son minaret, la fameuse Tour Hassan, fut tronqué d'un tiers. La secousse a fait des ravages dans toute l’Europe, mais surtout au Portugal, en Espagne et au Maroc. Mais à propos, sais-tu que la Tour Hassan est l'une de trois «sœurs» construites par le grand bâtisseur almohade Yacoub El Mansour? Les deux autres sont la Koutoubia de Marrakech et la Giralda de Séville.

-        Oui, j'ai déjà lu l'histoire de la dynastie des Almohades, répondit Jan.

Jan jeta un regard sur sa montre; il était déjà près de dix heures et il fallait rentrer. Il reconduisit Stan à son appartement et retourna à Kénitra. En passant à côté de la Tour Hassan, illuminée comme chaque nuit, il pensa à la Koutoubia de Marrakech et il se souvint du comportement bizarre de sa mère à Séville voyant les tours du Pabellón de España. Une idée s'alluma dans sa tête: «Mon Dieu, elle cherchait la Giralda, mais pourquoi?»

 La fête du trône de l'année 1970 fut célébrée au Maroc avec beaucoup d'emphase. Tout le Royaume jubilait. La grande Fantasia[39], dite «du siècle», fut organisée sur les champs entourant l'aéroport de Rabat et les portes grandioses, aux couleurs vert et rouge, furent bâties à l'entrée de chaque ville importante.

 Pour Jan la fête fut commémorée par un accident bizarre qui aurait pu lui être fatal. Étant invité à la cérémonie de circoncision chez la sœur de son adjoint Lachgar, il alla, avant le début des célébrations, chercher deux sacs de farine dans l'entrepôt d'un grossiste à la médina[40] de Kénitra; Lachgar, n'ayant pas de voiture, lui demanda ce service. Deux autres invités marocains l'accompagnaient.

 Arrivé à l'entrepôt Jan stationna la voiture à côté d'un poteau auquel était attaché un bout d'une large banderole portant le slogan à la gloire du souverain. L'autre bout était fixé à un autre poteau, de l'autre côté de la rue. Les sacs chargés, et juste au moment de repartir, une bourrasque fit gonfler brusquement la banderole ainsi transmettant une force exceptionnelle sur le poteau qui ne tint pas le coup et s'abattit avec un grand fracas sur le pare-brise de la voiture. Les traverses supportant les fils électriques entrèrent à l'intérieur et manquèrent de peu les têtes de Jan et de son passager.

 La voiture fut sérieusement endommagée et la participation de Jan à la fête compromise. Il dut attendre la police pour faire un rapport de l'accident et cela prit tout l'après-midi. Les forces de l'ordre, n'étant pas très rapides en temps normal, étaient encore moins pendant une si grande fête.

 Le jour du troisième anniversaire de son arrivée au Maroc, le 13 mars 1970, Jan reçut la suite du récit. Sa mère écrivait:

 Mon cher Jan,

Je viens de passer une période très difficile. Comme tu savais déjà ça n'allait pas très bien entre moi et ton père depuis un certain temps. À un moment nous avons été au bord du divorce, mais c'est mieux maintenant. Nous avons suivi ensemble une séance des prières chez les pères Jésuites et nous nous sommes réconciliés. C'est bizarre, mais un des pères a parlé même dans l'esprit de la réincarnation et il a dit:

 «… Pensez, mes amis, à vos vies futures et évitez de traîner le fardeau du bris du sacrément de mariage avec vous, car cela vous fera reculer énormément dans votre progression vers les étages supérieurs du Royaume de la Lumière…»

 Toutefois, il n'a jamais prononcé le mot «réincarnation». Après le séjour chez les Jésuites je suis plus sereine. Maintenant j'ai un peu moins de remords en racontant mon ancien passage sur la terre des hommes; en voici la suite:

 "… Deux jours après ma reprise je me réveillai en sueur; j'avais aussi la nausée. Oksana me jeta quelques regards obliques et demanda en ukrainien:

-        Tu te sens mal?

-        Oui, je ne sais pas pourquoi, mais depuis une semaine je transpire beaucoup et j'ai souvent mal au cœur, répondis-je.

 Ma compagne me regarda attentivement et dit en hésitant:

-        Euh…, je ne sais pas, je suis très jeune encore, mais ma mère et moi nous étions très proches l'une de l'autre et elle m'a parlé beaucoup sur les choses de la vie. Tu as les symptômes d'une femme qui est «en état de grâce».

 Je ne savais pas quoi répondre. Il y avait un tumulte dans ma tête. Je connaissais l'expression mais je n'arrivais pas à l'associer avec moi et… mon état. «Est-ce que cela voulait dire que j'aurai un enfant, moi!», m'écriai-je intérieurement. Oksana s'approcha de moi et m'entourant de son bras chuchota dans mon oreille:

-        Raconte-moi tout, je pourrais t'aider peut-être.

 Sa voix rassurante et tranquille me calma un peu. J'attendis que passe mon tremblement interne et je commençais à raconter dans l'oreille d'Oksana la visite de Wasylko dans mon lit. Nous n'osions pas parler normalement à cause de notre «chaperon», toujours à l'écoute près de la trappe de sortie. C'était une femme entre deux âges qui comprenait et parlait parfaitement aussi bien le polonais que l'ukrainien. Quand je finis, Oksana songea quelques instants, puis demanda:

-        Tu devais avoir tes règles récemment, n'est-ce pas?

-        Oui, il y a approximativement une semaine, répondis-je.

-        Et tu ne les as pas eu?

-        Non!

 Le voyage continuait avec les arrêts fréquents, parfois pour une journée entière. Après mes aveux nous n'arrêtions pas de chuchoter. Nous nous racontions tout et essayions d'oublier notre triste sort et l'avenir incertain. Un jour, Oksana parla des procédures utilisés dans la campagne pour arrêter la grossesse, mais ajouta aussi qu'elle était un peu jalouse de mon état:

-        Je ne me fais pas d'illusions. Nous avons été enlevées pour servir comme concubines à des riches orientaux. Toi, tu n'es plus vierge et, dans ton état, tu as la chance d'être laissée «de côté» pour une longue période, mais moi…, elle s'arrêta et commença à pleurer.

 Je ne savais presque rien sur la venue des enfants au monde, d'autant moins sur l'arrêt d'une grossesse, mais l'idée de tuer mon bébé me révolta. J'attendais un enfant…, mon Dieu quelle histoire…, mais c'était Sa volonté et mon devoir était de lui donner naissance!

 Vers le vingt octobre, notre voilier arriva à Tiraspol et accosta à un large quai sur la rive gauche du Dniestr. Nous quittâmes déjà le territoire du Royaume de la Pologne et entrâmes dans l'Empire Ottomane. C'est notre «chaperon» qui annonça «la bonne nouvelle» avec un grand soulagement. Le lendemain l'effendi Ibrahim se pencha au dessus de la trappe et annonça d'une voix joyeuse:

-        Voilà mesdemoiselles, nous sommes presque arrivés. Encore quelques jours et nous serons à Akerman, où malheureusement vous devrez vous séparer l'une de l'autre. Ce disant il jeta un regards entendu vers notre «chaperon». Vous irez toutes les deux au khanat de Crimée, mais dans les palais différents.

 Le voilier resta à quai une autre journée entière et nous demeurions moroses et abattues. Nous tentions de nous consoler en racontant nos expériences et les histoires insolites. Dans la nuit précédant notre arrivée à Akerman j'ai raconté à Oksana la triste histoire de Halszka z Ostroga. Après un moment de silence, elle dit d'une voix à peine audible:

-        C'est le sort qui nous attend. Qui que ce soit, notre maître absolu est toujours l'homme, pas nous les femmes. Finalement, quelle est la différence entre un Łukasz Górka de Szamotuły en Pologne et un cheikh Saïd ben Youssouf de Bakhchisaraï en Crimée? Un jour Niania[41] m'a raconté une histoire de sorcière. Ce genre de contes, où les femmes défendent les femmes, sont très prisés par le peuple ukrainien; la voici:

 «Une jeune fille recevait régulièrement les visites nocturnes de son amant tué sur un champ de bataille. La fille n'arrivait pas à mettre fin à ces visites et sa beauté déclinait à vue d'œil.

Un jour une vieille sorcière frappa à sa porte. Voyant l'état lamentable de la fille, elle en demanda la cause. Après une longue hésitation la fille lui divulgua son secret. La sorcière prépara une potion magique et instruit la fille comment recevoir l'amant décédé.

À minuit quelqu'un frappa à la porte; personne n'ouvrait. Les frappes devinrent de plus en plus fortes et enfin l'amant entra avec un grand fracas réclamant sa fiancée à la vielle sorcière assise près d'un chaudron et remuant la potion magique. La sorcière répondit qu'il ne peut plus voir sa fiancée avant de l'avoir épousé. En ce moment la porte intérieure s'ouvrit et la fille, vêtue d'une splendide robe blanche, apparut dans la pièce. Le fantôme demeura interdit un instant, puis, s'adressant à la fille, dit d'une voix solennelle:

-        Dis merci à cette vieille sorcière; sans sa sorcellerie je t'aurais amené avec moi dans ma tombe, car tu me manques beaucoup.

 Il sortit précipitamment et personne ne le jamais revit.»

 Vers midi du jour de notre arrivée nous quittâmes le voilier et allâmes dans une vaste demeure aménagée à l'orientale. Akerman était une petite ville charmante accrochée à la forteresse du XV-ème siècle, érigée par les Turcs sur la rive sud de l'estuaire du Dniestr. Nous ne vîmes pas grand chose en route. Nous marchâmes rapidement, entourées par quelques hommes d'équipage du voilier. L'effendi Ibrahim ouvrait et notre «chaperon» fermait la marche.

À l'arrivée nous fûmes immédiatement enfermées dans une pièce vaste mais sombre. L'unique fenêtre de notre nouvelle prison, munie des jalousies en bois, donnait sur un grand patio où trônait une fontaine mauresque en marbre gris rose. La chambre était meublée avec quelques tables basses et beaucoup de tapis et de futons pouvant se transformer en lit. Jusqu'au lendemain matin nous ne vîmes que deux servantes qui nous apportèrent un plateau avec du couscous et un autre avec du thé à la menthe. Il faisait encore nuit quand nous fûmes réveillées. Notre «chaperon» m'apporta des vêtements féminins, m'aida de m'habiller et m'ordonna de la suivre toute seule. Je ne plus jamais revis Oksana…"

 Il est tard dans la nuit, probablement plus de quatre heures; je ne sais pas exactement. J'ai laissé ma montre dans l'autre pièce et je ne veux pas déranger ton père. Ah oui, nous ne dormons plus dans la même chambre; ton père et Inka occupent notre ancienne chambre séparée par la grosse armoire, et moi, je me contente d'un coin dans notre salle à manger. Leszek travaille maintenant comme chauffeur de camion et couche rarement à la maison.

Felicja m'a dit récemment que ton contrat a été renouvelé et qu'elle va te rejoindre avec les enfants à la fin de l'année scolaire. Mais c'est un sujet à discuter dans une autre lettre… Je devrais aller au lit, mais je n'ai pas sommeil…, et je vois tellement bien la suite de mon aventure:

 "… Entourée par deux hommes je fus conduite à un quai où tanguait doucement un autre voilier, bien plus grand que le précédent. Toujours étroitement surveillée, je descendis un escalier et entrai dans une cabine somptueusement décorée. Derrière une table basse, sur un grand sofa, était assis un homme barbu, habillé richement à l'oriental. À sa droite, débout, se tenait l'effendi Ibrahim. L'homme sur le canapé s'adressa à moi dans une langue que je ne connaissais pas, mais l'effendi Ibrahim traduisit presque simultanément:

-        Bonjour mademoiselle, bienvenue sur notre humble navire. Nous devons appareiller bientôt, mais je dois m'assurer que vous soyez bien la jeune dame que nous attendions…

 Après la traduction l'homme adressa quelques mots à mon «tuteur». L'effendi Ibrahim s'inclina profondément et sortit précipitamment. Durant son brève absence je sentais sur moi le regard scrutateur de l'homme oriental. L'effendi Ibrahim revint avec une femme arabe voilée. Elle me prit par le bras et conduisit à une petite porte que je ne remarquai pas auparavant. Nous entrâmes dans une sorte de chambre à coucher avec un énorme lit trônant au milieu. La femme demanda, par gestes, de me dévêtir et de m'allonger sur le lit, puis, elle s’approcha et examina mes parties intimes. Avant que je ne puisse terminer de me rhabiller, elle ouvrit la bouche pour la première fois et demanda dans un très mauvais polonais:

-        Czy tobie mieć krew normalna?[42]

 Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire. Elle attendit un instant et répéta la même question en ukrainien, encore plus mauvais. Me voyant toujours incertaine, elle sortit un chiffon d'une poche intérieure de sa robe et de nouveau par gestes me fit comprendre qu'il s'agissait de ma dernière menstruation. Je secouai la tête négativement.

Lorsqu'elle annonça le résultat de l'examen à l'homme oriental celui-ci perdit son sourire et son visage s'allongea. Il ordonna à la femme de sortir, me dévisagea encore une fois, soupira et, s'adressant à l'effendi Ibrahim, prononça quelques phrases rapides. L'effendi Ibrahim tomba à genoux et toucha le tapis avec sa tête en marmonnant des excuses. Il se releva aussitôt et sortit de la pièce à reculons me tirant par le bras.

Nous quittâmes le voilier immédiatement et revînmes à la villa mauresque au pied de la forteresse d'Akerman. Le «chaperon» du premier voilier m'accueillit à nouveau et me conduisit à une autre pièce qu'auparavant, une pièce petite, sombre et humide, presque une cellule de prison. L'effendi Ibrahim vint me voir dans la soirée, mais sa politesse initiale disparut complètement:

-        Ainsi tu n'est plus vierge et quelqu'un t'a engrossi[43]. Qui est-ce…?

 Je demeurais muette. Je compris que l'homme oriental du voilier ne voulait plus de moi pour son maître richissime, mais qu'est-ce que va faire de moi l'effendi Ibrahim? Mon «tuteur» marcha quelques pas, s'arrêta près de la porte et dit d'une voix presque plaintive:

-        Par ta faute j'ai failli être décapité, j'ai perdu une fortune et maintenant je suis en possession d'une fille invendable aux vrais croyants. Je devrais t'attacher une pierre au cou et te jeter dans l'eau!

 Et il sortit en claquant la porte, aussitôt verrouillée de l'extérieur…"

 Maintenant je dois vraiment arrêter d'écrire. Il est presque six heures du matin et je dois allumer le feu dans la poêle. Il fait très froid dans la maison. À la prochaine, mon cher Jan.

 

Chapitre cinquième

Avant-propos    La Koutoubia    Le tremblement    Le Sud    Les tourments    L'espoir    Sor Valentina    La Giralda    La liberté    La réunion ...    Haut de page

 Les luttes

À part le récit, Jan recevait d'autres lettres de sa mère. C'étaient des lettres complètement différentes et il n'y jamais eut la moindre allusion à sa vie ancienne…, sauf la dernière. Était-ce à cause des problèmes conjugaux de Maria, ou plutôt à cause de l'annonce du retour de la famille de Jan au Maroc?

 Vers la fin de janvier son contrat fut prolongé pour une autre année et ensemble ils décidèrent, que Felicja et les enfants reviendront à Kénitra à la fin de l'année scolaire.

 Maria ne s'entendait pas très bien avec Felicja, surtout après son déménagement dans l'appartement loué. Au début de leur mariage Jan ne comprenait pas très bien pourquoi sa mère n'aimait pas sa femme, mais c'était évident qu'elle ne l'aimait pas. Elle lui trouvait beaucoup de défauts, réels, mais aussi imaginaires. Il remarqua que sa mère le considérait comme une victime, attrapée et prise au piège.

 Pendant cette année de séparation Jan avait beaucoup de temps pour penser, et dernièrement, à l'occasion du congé des Pâques passé avec Stan et Janine dans le Haut Atlas, il découvrit quelque chose d'extraordinaire: sa mère était jalouse de sa femme! En fait, pas de celle-ci en particulier; elle était jalouse de toute autre femme dans sa vie! C'est Janine qui fut la remarque en ce sens lors du pique-nique sur les pentes de ski d'Oukaïmeden:

-        Ta mère, Jan, s'imagine que tu es millionnaire et que Felicja gaspille ta fortune en la privant de sa part. Elle souffre de te voir marié.

-        Quoi dans son comportement te fais penser ainsi, demanda Jan avec l'intérêt?   

-        Tout! Elle est jalouse de n'importe quelle autre femme dans ta vie. Il semble qu'elle s'imaginait que tu consacrerais ta vie à elle et à ses autres enfants, ton frère et tes sœurs.

 Plus Jan pensait, plus il réalisait l'inconfort grandissant de sa mère depuis que les autres femmes commencèrent à apparaître dans sa vie. Maintenant il comprenait mieux l'inquiétude de Maria durant sa première longue liaison, encore à l'université. Elle était paniquée de voir Elżbieta prendre beaucoup de place dans la vie de Jan.

 Révolté, il pestait intérieurement: «J'ai droit à ma vie privée, à avoir une famille, à pouvoir dépenser mon argent à d'autres fins qu'uniquement pour le bien être de ma mère et de mes frangins!» Dernièrement, il répondît négativement à la demande pressante d'un considérable «prêt» d'argent venant de son frère, mais certainement orchestrée par sa mère.

 Au début de mai arriva la suite du récit. Maria écrivait:

 Mon cher Jan,

Je devrais être fâchée pour ta lettre concernant le prêt d'argent à Leszek, mais cela concerne ma vie actuelle. Cette lettre concerne une autre vie; en voici la suite:

 "… Les évènements donnèrent raison aux prémonitions d'Oksana: «Toi, tu n'es plus vierge et étant enceinte tu as la chance d'être laissée de côté pour une longue période, mais moi…». Je passai plusieurs jours dans ma cellule sans aucune nouvelle de l'extérieur. Deux fois par jour quelqu'un glissait un peu de nourriture par la porte, à peine entrouverte, sans que je ne visse la personne.

Un matin je fus réveillée très tôt, conduit sur un autre voilier et aussitôt enfermée dans une autre «cabine», mais qui ressemblait beaucoup à celle du premier; toutefois, on y entrait par une porte et non par une trappe et il n' y avait pas de fenêtre. Le voilier appareilla le jour suivant, s'inclina fortement et se mit à tanguer. Une autre épisode de ma captivité commençait, encore plus obscure et incertaine. 

 Je n'avais aucune idée à qui appartenait ce voilier, où nous allions et quel destin m'était réservé. Un homme vêtu d'un costume étranger, qui ne semblait pas oriental toutefois, m'apportait de la nourriture, remplissait le sceau avec de l'eau fraîche et vidait le pot de nuit. Il parlait une langue que je ne connaissais pas, mais sa «mélodie» me rappelait une lointaine visite à Sławuta d'un chevalier des Flandres qui parlait le français.

Comme sur le premier voilier, je ne sortais jamais de ma «cabine» et les jours et les nuits se suivaient noires et monotones. J'allumais une bougie pour manger mon petit déjeuner et je l'éteignais après le souper. Le premier arrêt dura une journée entière et j'entendais beaucoup de va et vient au dessus de ma tête et près de la porte. Ce fut aussi la dernière fois que j'entendis les gens parler la langue de l'effendi Ibrahim.

Nous voyageâmes encore longtemps sans accoster; je ne sais pas combien de jours car je perdis la notion du temps. Je passais souvent les jours endormie et les nuits réveillée; j’étais physiquement sur le voilier mais mentalement à Sławuta, à Ostróg, avec mes parents, avec mes amies. La nuit fatidique de l'agression de Wasylko revenait aussi, mais semblait de moins en moins cauchemardesque. Une étrange paix intérieure s'installait en moi. Une fois, dans un rêve, j'étais assise à côté de ma mère qui caressait mes cheveux et racontait cette histoire:

 «Il était une fois une jeune fille qui joua un jeu interdit avec un garçon, et par la grâce de Dieu attendait un enfant. Elle ne savait pas pourquoi les saignements mensuels se sont arrêtés, ni pourquoi son ventre commençaient à gonfler, mais elle se sentait en paix et le bonheur interne sublime remplissait son âme… Un jour, quand elle ne pouvait plus porter son ventre énorme, des douleurs arrivèrent et elle mit au monde un petit être tout rouge et bruyant, mais combien aimé. Et c'est à partir de ce moment qu'elle devint mature, sut exactement quoi faire et sa vie fut instantanément rempli d'un sens profond et unique.»

 Une nuit je fus réveillée par un silence, et je savais que c'était la nuit car ma bougie était éteinte. Le voilier tanguait très légèrement et il n'y avait pas de bruit habituel des vagues. J'étais calme, mais l'arrêt raviva mes interrogations sur notre avenir, le mien et celui de mon enfant à naître. Était-ce possible que je revienne un jour à Sławuta? Wasylko, reviendra-t-il un jour pour me retrouver et marier? Et moi, voudrais-je me marier avec Wasylko, le père de mon enfant? Pourrais-je refuser ce mariage? Je n'arrivais pas à imaginer d'autres possibilités. Je ne voulais pas admettre que j'étais très loin des miens, perdue, et qu'il était plus que probable que je ne revienne plus jamais chez moi. Le grincement de la porte me fit sursauter. L'homme de service entra et déposa mon petit déjeuner sur la petite table. Contrairement à son habitude taciturne, il annonça joyeusement:

-        Nous sommes arrivés à Tanger et y resterons pour quelques jours!

 Je ne compris pas le propos, mais sa voix trahissait la joie du retour à la maison. Ceci signalait certainement du changement pour moi. J'allumai la bougie et mangeai un de deux œufs à la coque apportés par l'homme. La porte grinça à nouveau vers midi et mon geôlier poussa à l'intérieur une femme voilée. Elle demeura débout un long moment en m'observant attentivement. Dans la pénombre je ne voyais que ses yeux brillants au dessus de sa voile noire. Visiblement calmée, la femme s'assit sur le lit et dit d'une voix claire:

-        Soy una española de Sevilla, hija de un hombre de negocios capturada por los piratos de Salé y probablemente destinada al harem de Moulay Abdallah, el sultán de Marruecos. ¿Y tu, quien eres?[44]

 Je ne rien compris, mais grâce à mes cours du latin j'avais l'impression que la fille parlait l’espagnol. Je devinais qu'elle se présentait et l'intonation de sa voix m'inspirait la confiance. Cherchant les mots, je répondis dans mon latin boiteux et très rudimentaire:

-        Je suis une polonaise enlevée par un ukrainien amoureux. En son absence, enlevée à nouveau pour le harem d'un riche turc. Ensuite revendue probablement à quelqu'un d'autre et enfermée sur ce voilier…

 La jeune femme se redressa et enleva sa voile. C'était une beauté à couper le souffle. J'admirai encore les proportions parfaites de son visage lorsqu'elle parla à nouveau:

-        Je ne te comprends pas très bien, mais nous sommes deux maintenant et devons agir rapidement. Je parle un peu arabe et j'entendis dire que notre voilier va quitter bientôt Tanger pour Salé et une fois là bas, nous serons perdues à jamais! Il faut s'évader ici, et vite!

 Je ne comprenais toujours pas ce qu'elle disait, mais son enthousiasme et détermination ralluma mon désir de luter pour mon avenir. J'acquiesçai vigoureusement de la tête. Elle me regarda dans les yeux et demanda très lentement, doublant les mots par les gestes:

-        Sais-tu nager…, euh…, mais quel est ton prénom?

-        Si, et je m'appelle Maria répondis-je.

-        Muy bien[45], moi je suis Altagracia. En arrivant j'ai vu une vieille caravelle espagnole amarrée pas loin d'ici; nous allons la joindre à la nage!

 Je compris: «caravelle espagnole…, pas loin…, nage.» C'était suffisant; j'étais prête. Altagracia demanda de me lever et examina mes vêtements, mais elle secoua la tête mécontente. J'étais vêtue d'une longue jellaba brodée mise pardessus un cafetan en toile de lin, et un long et large pantalon oriental noué aux chevilles par des lacets en soie. Je chaussais les «babouches» en cuir marocain, pointues et sans talons. C'est dans cette tenue que je fus présentée à l'homme oriental à Akerman.

Altagracia me montra ses vêtements et expliqua par gestes que nous devons nous défaire de nos longues robes et modifier nos dessous, car autrement nous risquons de nous noyer. Sans tarder, elle enleva son pantalon et se mit à le transformer en large culotte à l'aide d'un petit canif sorti de son corset. Je voulus la suivre, mais nous entendîmes des pas; la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent dans la «cabine».

Ils nous dévisagèrent un moment, puis sortirent, en échangeant quelques phrases dans une autre langue gutturale. Altagracia attendit qu'ils s'éloignent, puis m'expliqua laborieusement que c'étaient los Moros[46]: le capitaine de notre voilier et son lieutenant. Ils confirmèrent le départ pour demain matin en direction de Salé, et paraissaient satisfaits de leurs «cargaison vivante».

Conformément aux précautions établies par ma nouvelle compagne, nous attendîmes habillées l'arrivée du marin avec le repas du soir. Entre-temps, nous terminâmes de modifier nos dessous. Aussitôt l'homme sortit, Altagracia s'approcha de la porte et l'examina attentivement. Elle était fermée de l'extérieur par une planchette pivotante, mais il était possible de la tourner à l'aide d'un objet pointu à travers la fente entre la porte et son cadre. Par gestes et quelques mots chuchotés à l'oreille elle m'expliqua le plan d'évasion.

Vers minuit nous enlevâmes nos robes et nos bas et enfilâmes nos dessous transformés en culottes, nous ne conservâmes que les cafetans. Dès que nous étions prêtes l'espagnole s'approcha de la porte et écouta attentivement pendant quelques instants. Elle sortit son canif et tourna la planchette très lentement; poussé délicatement, le battant s'ouvrit avec un léger grincement.

Nous sortîmes dans un passage étroit et nous tenant par les mains avançâmes dans l'obscurité totale jusqu'à la cloison opposée. En tâtonnant les planches, nous trouvâmes un étroit escalier et nous arrêtâmes tout près. Après quelques instants de l'écoute attentive, nous grimpâmes pas à pas, l'une à côté de l'autre, et aboutîmes sur une trappe fermée, mais heureusement non verrouillée.

Le moment était crucial, y avait-il quelqu'un sur le pont? Altagracia poussa la trappe de ses mains croisées sur la nuque et entrouvrit légèrement. Une faible lueur illumina son visage. Une lanterne invisible éclairait faiblement l'espace entre la trappe et le mât principal. Les escaliers menant à un pont supérieur se trouvaient de chaque côté, mais il n'y avait personne dans notre champ de vision.

Altagracia ouvrit la trappe un peu plus, m'indiqua de la soutenir et se glissa à l'extérieur. Je sortis à mon tour et nous refermâmes la trappe sans bruit. Immobile, l'espagnole semblait incertaine; elle regarda d'un côté, puis de l'autre et demeura pensive un bon moment. Soudain, elle se releva à demi et m'attrapant par l'épaule indiqua le bâbord[47] en chuchotant:

-        ¡Por aqui![48]

 Nous rampâmes à travers le pont le plus rapidement possible, mais arrivées tout près du bord nous entendîmes un bruit en provenance du pont supérieur. Levant la tête je vis un homme appuyé contre la balustrade et nous tournant le dos. Nous figeâmes effrayées pour un instant…, puis lentement, en retenant nos souffles, nous nous déplaçâmes hors de la vue de l'homme et nous arrêtâmes tout près de l'escalier gauche.

Quelques minutes s'écoulèrent durant lesquelles nous n'osions pas respirer plus profondément. Enfin l'homme bougea, marcha quelques pas et s'arrêta, probablement scrutant le pont inférieur. Finalement il s'assit sur quelque chose et le silence revint.

Altagracia m'indiqua de rester sur place, rampa vers l'avant et s'approcha du bord. Se levant lentement elle regarda par dessus le bord, mais presque immédiatement agita le bras en m'appelant vers elle. Je m'approchai à mon tour et regardai vers le bas. De la rampe pendait jusqu'à l'eau une échelle flexible. L'espagnole enfourcha la rampe la première et nous descendîmes lentement, s'arrêtant fréquemment pour stabiliser l'échelle et éviter le bruit. Dès que nous entrâmes dans l'eau, nous commençâmes à nager en direction d'une faible lumière vacillant à l'horizon…"

 Bon, je dois m'arrêter. Mes lapins et poules doivent manger. J'écris dans l'après midi, mais je suis seule, il fait beau dehors et pour une rare fois je suis bien dans ma peau. Inka n'est pas encore revenue de l'école et ton père est absent depuis une semaine; il termine un chantier important. Je te laisse, mon cher Jan, mais j'écrirai bientôt.

 Jan remis la lettre dans sa serviette, posa les coudes sur le bureau et appuya la tête sur ses mains. Les vacances s'approchaient et bientôt il ira rencontrer Felicja et les enfants en Espagne. Mais pour ce «bientôt» il faudra attendre encore plus de deux mois, mais avant, il faudrait résoudre un  «problème» qui, une fois résolu …, devrait résoudre d'autres problèmes.

 Ce «problème» était Eugène, son compatriote et aussi géomètre, qui arrivé récemment au Maroc devait l'aider dans son travail. Jan dirigeait le bureau topographique à l'Office Régional de Mise en Valeur Agricole du Gharb à Kénitra et supervisait les travaux sur un grand projet d'irrigation de la rive gauche du fleuve Sebou. Débordé par l'ampleur de travail, il demandait de l'aide depuis longtemps et cette «aide» arriva à Kénitra au début d'avril.

 Eugène était un produit parfait de la fameuse double économie[49] de la Pologne dite «communiste». Diplômé universitaire avec une maîtrise, il l'utilisait la plupart de temps pour obtenir un statut social élevé et faire plus facilement les affaires sur le marché clandestin. La qualité de travail l'intéressait peu et le souci de détail encore moins. L'effort de son travail se résumait en sa devise personnelle: «gagner le maximum en travaillant le moins possible».

 Jan avait officiellement un assistant de qualité supérieure, mais en pratique il était obligé de vérifier tous ses travaux et parfois même les refaire. Son dilemme était sa réticence d'avouer à son chef directe, un Français, l'incompétence de l'assistant, tout en étant dans l'impossibilité de couvrir Eugène à long terme.

 Mais ce dernier, fidèle à se principes, ne perdait pas le temps. Rapidement il chercha la compagnie du directeur de l'Office et réussit à se présenter comme un expert mondial de haut niveau; son but étant de miner la crédibilité de Jan et de le remplacer le plus rapidement possible. Il essaya aussi d'abaisser le prestige de Jan auprès de ses subalternes, mais ce stratagème ne fonctionna pas et déclencha l'alarme.

 Un jour, Jan partit sur le terrain pour vérifier l'implantation des canaux d'assainissement et n'étant pas loin du lieu où devrait se trouver Eugène, alla le voir. Il ne le trouva pas. Demandant au chauffeur de continuer un peu plus loin encore, il entendit des remarques surprenantes:

-        Je m'excuse de parler ainsi de l'expert étranger, mais monsieur Eugène ne travaille presque jamais en personne, comme vous et les autres. Aujourd'hui, comme d'habitude, il est resté chez des amis à Sidi Slimane et son adjoint est allé visiter sa famille vivant dans le bled. Il y a aussi autre chose, monsieur Jan, monsieur Eugène essaya de vous abaisser dans mes yeux et devant les porte-mires; s'il n'était pas un étranger, je lui aurais cassé la figure!

 Stupéfait et encore incrédule, Jan posa au chauffeur quelques autres questions concernant le comportement d'Eugène et se tut embarrassé. Son adjoint Lachgar, silencieux jusqu'à présent, ajouta:

-        Tout est vrai ce que dit Moussa, monsieur Jan. On en parle beaucoup à l'Office. Monsieur Eugène voudrait prendre votre place!

 Jan sentit la colère monter en lui. «Et pour comble, ce filou habite chez moi, dans mon appartement! Et c'est moi-même qui proposai cet arrangement pour accommoder un collègue et compatriote», pensa-t-il.

 À son retour il trouva Eugène dans l'appartement se préparant pour sortir quelque part. Sans préambule, il l'attrapa par la cravate fraîchement noué, et, approchant son visage du sien, articula lentement:

-        J'en ai assez de ton manège de lâche. Ici ce n'est pas la Pologne. Moi, je suis déjà connu, aussi bien ici à Kénitra qu'au Ministère à Rabat. Tu est trop court pour me sortir par tes manigances. En plus, tu as réussi à te faire beaucoup trop d'ennemis parmi les arabes et tu peux te retrouver rapidement avec un couteau dans le dos!…

 Eugène tomba à genoux et d'une voix tremblante et plaintive balbutia:

-        Oui, t'as raison…  Tape sur ma gueule, je le mérite…

 Jan regarda le visage défait de son collègue. Il sentit un mélange de dégoût et de pitié. Il lâcha la cravate, cracha par terre en marmonnant son incrédulité, puis sortit en jappant:

-        Cherche un appartement, et vite! Je ne veux plus te voir chez moi, d'ici…, euh…, une semaine!

 Eugène ne déménagea pas immédiatement. Il n'était pas possible de trouver à Kénitra un appartement décent, et au prix raisonnable, et en si peu de temps. Curieusement, le «problème» fut résolu rapidement…, mais d'une façon totalement inattendue. Deux semaines après l'altercation, Eugène partit, pour une excursion de fin de semaine, voir les montagnes du Rif dans sa toute nouvelle voiture récemment acquise. Pour l'accompagner il invita une polonaise et son jeune fils, Piotrek, arrivés dernièrement de la Pologne pour une courte visite du Maroc.

 Voulant démontrer ses prouesses du conducteur, il dérapa sur une courbe serrée, frappa un camion plein d'ouvriers venant d'en face, et le fit tomber dans le ravin. Lui et ses passagers restèrent miraculeusement sur la chaussée, mais dans une voiture démolie à moitié. Eugène avait deux jambes fracturées et les traumatismes sérieux à la tête. La femme souffrait d'une fracture ouverte du bras gauche, de quelques bosses sur la tête et des hématomes partout sur le corps. Seul le jeune Piotrek, assis sur la banquette arrière, ne subit aucune blessure sérieuse. Plus tard, lorsque Jan le rencontra à l'hôpital, ses premières paroles étaient:

-        Ah, que sois content, que sois content… Enfin j'ai été dans un vrai accident de voiture!

 Le camion fut complètement détruit, deux ouvriers morts, trois autres gravement blessés et le reste s'en tira avec des blessures plus légères. Après un court séjour à l'hôpital, Eugène fut évacué en Pologne et ne revint au Maroc qu'un an plus tard. Il ne fut jamais poursuivit par la justice marocaine et l'accident fut classé comme: «un accident sans la responsabilité criminelle». Les ouvriers blessés et les familles des morts étaient trop pauvres pour intenter un procès au civil. À son retour, Eugène ne travailla plus à Kénitra; il s'arrangea pour être affecté dans une autre ville, à Marrakech.

 Une autre lettre de Maria arriva de Pologne vers la mi-mai. Ses lettres se suivaient maintenant toute les deux semaines environ. Pour la deuxième fois déjà, elle précédait le récit de l'ancienne vie par une complainte touchant sa vie actuelle, elle écrivait:

 Mon cher Jan

J'ai de plus en plus peur que je n'aurai pas suffisamment de temps pour terminer mon récit. Felicja et les enfants te rejoindrons dans deux mois et moi, je dois absolument terminer cette histoire avant qu'ils partent d'ici. Mon médecin m'a promis de m'envoyer pour quelques semaines à Lądek Zdrój pour soigner ma maladie du sang. Si j'obtiens cette place au sanatorium, j'aurai plus de temps pour écrire; ici ce n'est pas facile.

La semaine dernière Leszek était de passage à la maison et il s'est presque battu avec son père. Edmund m'a engueulé pour une bêtise en levant la main, comme cela arrive souvent, et Leszek a réagi en se plaçant entre nous. Ton père l'a attrapé par les bras et ils se regardèrent dans les yeux durant un long moment. Mon Dieu, ils ne se parlent plus depuis, et moi, je suis toute bouleversée…

Maintenant, il fait nuit et ils ne sont pas ici. Ton père est reparti sur son chantier et Leszek conduit son camion quelque part. Il travaille maintenant de nuit et je doute qu'il revient prochainement à la maison; Inka dort. Mais revenons dans le passé:

 "… En ouvrant les yeux, je fus étonné de voir plusieurs visages humains au dessus de moi. Ils étaient flous et m'entouraient étroitement. Je voyais les uns à l'endroit, les autres à l'envers et encore les autres de travers, sous des angles différents. Un murmure des voix s'élevait et baissait, comme si les visages difformes s'approchaient et s'éloignaient de moi. Je refermai les yeux et essayais de réaliser qu'est-ce qu'il m'arrivait, où étais-je? Soudain, une voix familière cria tout près:

-        ¿Como está la polaca?[50]

-        Ella se esta despertando, está mejor gracias a Dios[51], répondit quelqu’un

 Je rouvris les yeux et reconnus le visage d'Altagracia, penché au dessus de moi. Ma vision revenait lentement et aussi ma mémoire…

«Ah oui, bourdonnait dans ma tête, nous quittâmes la caravelle marocaine à la nage et je m'efforçais de suivre Altagracia dans l'obscurité vers une lointaine lumière vacillante. Elle s'approchait très lentement cette lumière…, et l'espagnole s'éloignait de plus en plus… Puis elle revint, et moi…, je manquais d'air avec la bouche pleine d'eau. En me débattant je sentis une douleur aigu dans la tête; la nuit m'enveloppa et je perdis connaissance…».

Le bourdonnement cessa et je voyais beaucoup mieux maintenant. Les autres gens, voyant que je reprenais mes esprits, quittèrent la pièce, sauf Altagracia. Elle m'aida à me relever à la position demi assise et me donna du bouillon chaud à boire. J'avais un peu mal à la tête et en la touchant j'y trouvai une petite bosse. Je regardai autour de moi plus attentivement.

La cabine, rustique mais spacieuse, était éclairée par deux lanternes accrochées aux poutres du plafond. J'étais allongée sur une longue table recouverte des peaux de mouton et recouverte d'un drap de lin et d'une couverture de laine. Ma tête s'appuyait sur une gourde remplie d'eau, encore chaude. Dans un coin gisaient pêle-mêle mes vêtements mouillés. Des bancs rustiques longeaient la table de deux côtés. La cabine devait être un mess et se trouver sur le pont supérieur, car il y avaient des fenêtres dans deux de quatre murs et une pâle lueur d'aurore commençait à pénétrer à travers les vitres épaisses.

Buvant le bouillon je sentis le regard d'Altagracia sur moi et je levai les yeux. Elle portait les vêtements d'homme visiblement trop grands pour elle et avait un bonnet de laine multicolore sur la tête. Son beau visage était fatigué. Nos regards se croisèrent. Ses yeux noires brillaient et son sourire semblait crier victoire. J'étais encore trop étourdie pour essayer de dire quelque chose dans mon latin boiteux, mais je commençais à comprendre que je devais ma vie à cette fille. En me noyant, paniquée, je dus me débattre dans l'eau et elle me «calma» et tira jusqu'au voilier espagnol. Instinctivement, sans dire un mot, j'ouvris mes bras et Altagracia se précipita dans mon étreinte. 

La vieille caravelle espagnole demeura à l'ancre toute la journée, et moi, je dus m'endormir aussitôt après la sortie d'Altagracia et ne me réveiller que tard dans l'après-midi, toujours allongée sur la table du mess. Au crépuscule, Altagracia m'apporta des vêtements. Ils étaient très larges mais il n'y en avait pas d'autres dans ce petit monde d'hommes.

Le soir nous mangeâmes en compagnie du capitaine et de son lieutenant, qui parlaient un peu russe, et la conversation animée continua bien après la fin du repas. Le capitaine vouait une grande révérence à Altagracia, car la vieille caravelle appartenait autrefois au père de ma protectrice, don Camilio Cortéz, et le fait d'avoir secouru sa fille le remplissait d'une grande fierté.

J'appris aussi que don Camilio était un riche marchand d'azulejos de Triana[52], et qu'il exportait ses œuvres aux grands de ce monde en Europe et au Moyen Orient. Il était maître dans l'ancien art de la céramique décorative mauresque. Après le souper nous déménageâmes dans une autre cabine, celle du capitaine

L'équipage de notre caravelle devait être très prudent, car même si la ville de Tanger était officiellement une zone libre, une «liberté» hors-la-loi y régnait et le navire duquel nous nous sommes sauvées appartenait probablement aux pirates de Salé. Altagracia m'expliqua patiemment que nos anciens geôliers nous cherchaient toute la matinée sur les autres navires et dans le port. Ils épiaient également notre caravelle et le capitaine décida de quitter le port à la première marée haute, même si sa cargaison des cuirs marocains n'était pas encore arrivée de Fès. Il espérait d'être récompensé pour ses pertes par don Camilio.

Malgré cette précaution le trajet maritime entre Tanger et Cádiz, qu’ils devaient obligatoirement emprunter, comportait toujours un risque élevé d'une attaque pirate. Ce risque se transforma en certitude quand vers midi, lors d'un manœuvre qui obligea notre caravelle de s'éloigner vers le large, un voilier non identifié apparu à l'horizon et s'approcha rapidement avec le vent favorable. Le capitaine cria:

-        Plein nord, toutes voiles dehors!

 La vieille caravelle hésita brièvement, grinça en tournant, mais prenant de la vitesse s'éloigna du poursuivant. Au milieu de l'après-midi le navire suspect disparut derrière l'horizon.

Durant le voyage Altagracia me donna un cours accéléré d'espagnol et à notre arrivée j'étais en mesure de comprendre l'essentiel des propos et construire quelques phrases simples. Elle m'expliqua aussi qu'elle ne vivait plus avec son père à Triana, mais avec une dame de la cour royale, doña Dolorès Muñoz, dans le palais de l'Alcázar à Séville.

C'est cette dame qui l'envoya pour quelques mois à la cour de Lisbonne et c’est au retour qu'elle fut capturée par les pirates de Salé et transférée sur le navire où je me trouvais. Elle ajouta que la dame était très bonne et qu'elle s'occupera de moi et de mon retour en Pologne… Entendant ces propos je baissai la tête; «Mon Dieu, pensais-je, elle ne sait rien encore de mon état». L'espagnole s'interrompit, me regarda attentivement et demanda:

-        Qu'est-ce qu'il y a, cette idée ne te plaît pas?

-        Nnnon…, ce n'est pas cela…, mais tu ne sais pas tout à mon sujet, bégayai-je.

-        Va, dis ton secret! s'esclaffa Altagracia.

 Ne sachant pas comment nuancer la réponse, je dit directement:

-        J'attends un bébé et il va naître au début de l'été prochain.

-        Quoi? Répète encore!

 Lorsque je confirmai «la bonne nouvelle», Altagracia n'avait plus envie de rire. Elle me dévisagea attentivement, ouvrit la bouche, comme si elle voulait dire quelque chose, mais la referma et ne dit rien.

 Au crépuscule du troisième jour nous jetâmes l'ancre sur le bord du fleuve Guadalquivir, du côté de Triana, presque en face de la Torre del Oro[53]. Nous ne pouvions pas nous approcher plus d'el puente[54] à cause de la présence d’autres navires dans le port. Nous restâmes à bord du voilier jusqu’au lendemain car don Camilio était introuvable et le capitaine voulait lui rendre personnellement sa fille.

Toute la matinée du jour suivant nous passâmes sur le pont de la vieille caravelle observant les activités du port de Séville. J'étais fascinée par l'incessant va-et-vient sur el puente: des carrosses, des charrettes, des cavaliers, des piétons n'arrêtaient pas de circuler dans les deux sens. J'admirais aussi le splendide panorama de la ville dominé par une majestueuse tour, qu'Altagracia appelait la Giralda.

Nous ne parlions pas beaucoup, mais pressée par l'espagnole, je dus lui raconter mon enlèvement et l'agression nocturne de Wasylko. Elle me demanda de répéter deux fois les détails de la nuit fatidique en prétendant ne m'avoir pas bien compris. Je pense, toutefois, qu'elle trouvait la situation «romantique» et voulait l'entendre à nouveau. Elle m'écoutait avec les yeux brillants et les joues rosies.

Vers la fin de l'après-midi nous nous reposions allongées dans la cabine du capitaine, lorsque le bruit des pas multiples se fit entendre au dessus de nos têtes. Altagracia bondit vers l'escalier en criant:

- Padre, padre! 

 C'était effectivement l'arrivée de Don Camilio en compagnie de ses serviteurs et de quelques autres marchands voulant assister aux retrouvailles du père et de sa fille miraculeusement sauvée des griffes de ces redoutables pirates de Salé. Moi, je demeurai sur ma couchette. Mes parents étaient loin et ces réjouissances ne me concernaient pas. Mais quelques minutes plus tard Altagracia redescendît dans la cabine toute excitée et cria du seuil:

-        Viens vite, mon père t'attend, il va nous conduire au palais de l'Alcázar! Doña Dolorès est déjà au courant de notre sauvetage et attend impatiemment les détails.

 Nous montâmes l'escalier et je me retrouvai devant un groupe des marchands habillés modestement, mais avec élégance. Au milieu se tenait un homme vêtu d'une redingote plus claire que celles des autres. Il était aussi le seul à couvrir la tête d'un chapeau aux larges rebords; tous les autres portaient des bérets basques. L'homme au chapeau s'inclina légèrement dans ma direction et dit poliment:

-        Bienvenida a Sevilla señora María; ma fille m'a parlé un peu de vous. Allons maintenant à l'Alcázar; doña Dolorès trouvera certainement pour vous des vêtements plus appropriés et, je présume, une place quelque part au palais. La Cour Royale est grande, n'est-ce pas señor Manuel?

-        ¡Desde luego![55] don Camilio, répondit l'homme à sa droite.

 Soumise aux regards curieux des marchands et marins, je marmonnai des remerciements et m'inclinai dans une petite révérence à la polonaise. Aidées par les marins nous descendîmes dans une barque amarrée à la caravelle et traversâmes le fleuve vers la Torre del Oro.

Là, au pied de l'ancienne tour mauresque, nous attendait une magnifique carrosse attelait à deux paires des chevaux blancs. Nous n'étions que quatre à faire le voyage: Don Camilio, señor Manuel, Altagracia et moi. Le cocher monta sur un des chevaux de la deuxième paire. J'ai remarquai avec surprise, que la carrosse ne possédait pas de siège pour cocher, contrairement à celles que j'aie connue en Pologne…"

 Ay, ay, quelle heure est-il? Il fait jour déjà. Les coqs chantent de plus en plue impatiemment; c'est le signe qu'ils veulent sortir avec leurs poules. Je dois aller ouvrir le poulailler et donner à manger à tout mon «inventaire». À bientôt mon cher Jan.

 

Chapitre sixième

Avant-propos    La Koutoubia    Le tremblement    Le Sud    Les tourments    Les luttes    Sor Valentina    La Giralda    La liberté    La réunion ...    Haut de page

L’espoir

 Jan était débordé de travail. Après les inondations du début de l'année, le fleuve Sebou retrouva son lit original et tous les chantiers d'irrigation étaient remis en marche depuis longtemps, mais le printemps de l'année 1970 fut bien particulier dans la région du Gharb. À plusieurs endroits le fleuve creusa un nouveau lit emportant les orangeraies entières. Dans la vallée, la crue déposa souvent plus d'un mètre d'alluvions, changeant dramatiquement la topographie du terrain.

 Un nouveau topographe arriva au bureau pour remplacer Eugène. C'était un jeune Français de Rouen qui vint au Maroc dans le cadre de l'assistance technique. Les gradués de certaines écoles supérieures françaises avaient cette possibilité pour remplacer leur service militaire obligatoire par un travail à l'étranger. Jean-Pierre Kerampran choisit cette option et déménagea à Kénitra avec sa jeune épouse, déjà enceinte.

 L'arrivée de Jean-Pierre ouvrait une possibilité pour Jan d'aller à la rencontre de sa famille revenant de la Pologne par le chemin de fer. Sans la présence au bureau d'un autre topographe senior, ses chances d'obtenir un congé étaient pratiquement nulles cette année. Maintenant il y avait de l'espoir. Il pourrait attendre sa famille à Madrid et au passage voir la Giralda. Depuis qu'il comprit qu'est-ce que sa mère cherchait à Séville, il pensait souvent à la fameuse tour sœur de la Koutoubia de Marrakech. Il acheta le volume du «Guide Bleu» sur l'Espagne et lisant l'histoire de Séville revenait souvent à l'étrange récit de sa mère.

 La lettre suivante arriva vers la fin de mai.

 Mon cher Jan,

Malheureusement je ne peux pas aller à Lądek Zdrój cette année. Mon médecin m'informa que m'a place a été prise pour un cas plus urgent et j'aurai une autre chance à l'automne. Maintenant l'été s'approche et je dois me dépêcher avec mon récit.

Leszek ne vient plus ici quand ton père est là. Il y a une semaine, un dimanche, il a passé avec son camion près de notre maison, mais, apercevant le vieux tacot d'Edmund dans la cour, il a reculé et dormi dans la cabine, quelque part dans un bois. Il espérait que le lendemain son père s'en irait au travail et qu'il pourrait me rendre visite. C'est effectivement ce qui est arrivé et j'ai pu le voir.

Inka est souvent malade et elle est maintenant à l'hôpital pour observation et examens divers. Les médecins disent qu'elle a une rare variation d'anémie et ils n'arrivent pas à trouver la bonne composition des médicaments.

Merci pour l'argent supplémentaire que je viens de recevoir; il est tellement bienvenu. Le salaire de ton père et ta contribution régulière suffit à peine pour survivre.

Ce derniers temps je suis souvent toute seule à la maison. J'en profite donc pour écrire le plus possible. Voici la suite:

 " Nous traversâmes La Alameda[56] rapidement et entrâmes dans une étroite ruelle bordée des maisons blanches aux toits en tuiles rouges. La courte ruelle s'ouvrit bientôt sur une plus large, puis sur une petite place triangulaire. Du côté droit s'élevait un édifice majestueux à la vue duquel Altagracia s'écria:

-        C'est la Casa Lonja![57] Regarde María, à gauche c'est la cathédrale! Oh, que je sois contente de retrouver ma ville! La plus belle ville du monde! ¡No madeja do![58]

 La carrosse longea l'immense cathédrale, passa à côté de son entrée et aboutit sur une autre place, bien plus grande que la première. Altagracia sortit la tête par la fenêtre et cria quelques mots au cocher. La carrosse s'arrêta et tous mes compagnons tournèrent les têtes vers la gauche; je suivis leurs regards. À quelques dizaines de mètres à peine se dressait dans le ciel une tour dont le magnifique relief mauresque était accentué par les rayons du soleil couchant.

-        La Giralda, s'exclama Altagracia, quelle merveille!

 Un silence respectueux suivit. Sur un autre ordre de l'espagnole la carrosse poursuivit sa route et tournant à droite, s'approcha d'une muraille ancienne ponctuée des quelques tours carrées à créneaux. Longeant les fortifications elle tourna encore deux fois et s'arrêta devant une ancienne porte voûtée. C'était la fin du voyage et nous descendîmes à terre. Fascinée, je regardais autour de moi. En levant la tête j'aperçus le lion au dessus de la porte. Altagracia suivit mon regard et s'exclama:

-        Quel bel azulejo, n'est-ce pas?

-        Oh oui, répondis-je en sursautant, c'est aussi mon signe de zodiac…

 Altagracia n'écoutait plus; elle courrait déjà vers la porte qui s'ouvrit à son approche comme par enchantement et disparut sous la voûte. Don Camilio et señor Manuel m'indiquèrent de la suivre et nous entrâmes dans un jardin intérieur magnifique. Retour à Séville

Je ne suis pas en mesure de décrire les détails de ce jardin, ni d'autres cours et passages que nous traversâmes pour arriver devant une dame serrant Altagracia dans ses bras. J'étais abasourdie par la splendeur orientale des lieux. Mes rêves d'enfance se réalisaient et j'entrais réellement dans un palais des Mille et Une Nuits, dont les dessins je vis dans un livre ancien à Sławuta.

Doña Dolorès était richement habillée; elle portait une robe rose pâle sur crinoline et s'enveloppait dans un châle bleu foncé; une perruque blanche couvrait ses cheveux et son visage était poudré. Après quelques phrases échangées avec elle, don Camilio et son compagnon s'inclinèrent et quittèrent la salle. Ne sachant quoi faire je demeurais immobile, contemplant d'abord le magnifique plafond fait en bois et richement sculpté, puis, en baissant la tête, mes souliers masculins bien trop grands. Altagracia parla trop vite pour que je puisse comprendre ses propos, mais quand elle prononça mon prénom je levai la tête. Elle s'interrompit, jeta un regard dans ma direction, puis s'approcha et dit en me prenant par la main:

-        Je m'excuse de t'avoir oublié un peu. Passons maintenant dans mes appartements. Nous allons nous habiller convenablement, manger et boire, et ensuite nous irons rejoindre doña Dolorès pour lui raconter ton histoire.

Je refis ma révérence à la polonaise et suivis Altagracia vers la porte. Je tournai la tête en sortant et croisai le regard méprisant de la dame, à peine masqué par un sourire d'usage. J'eus une bizarre impression de n'être pas la bienvenue dans ce palais.

Les appartements d'Altagracia se trouvaient dans le quartier de l’Apeadero[59], du côté du Patio de Banderas. Nous y entrâmes par une porte voûtée et nous retrouvâmes dans une salle recouverte de tapis orientaux. Au centre trônait une grande table ronde, très basse, incrustée des différentes essences de bois. Elle était entourée de nombreux coussins en étoffe et poufs en cuir brodé. À gauche de l'entrée était visible une petite porte menant à une alcôve où se trouvait un grand lit avec baldaquin; une fille d'allure paysanne s'affairait à le refaire.

Dès l'entrée, Altagracia se dirigea vers sa garde-robe adossée au mur de l'alcôve, me laissant débout près de la table. En choisissant sa robe, elle jeta un regard furtif dans ma direction, hésita brièvement, mais ne fit aucun geste d'invitation. En s'habillant elle dit quelque chose à la fille, qui sortit, et m'apporta les vêtements de l'extérieur.

La tenue d'Altagracia ressemblait, en plus modeste, à celle de doña Dolorès, tandis que la mienne s'apparentait plutôt à celle de la fille paysanne: une ample robe avec des longues manches sans crinoline et un châle en laine noire. Pour les dessous j'avais les bas en laine blanche et un pantalon en lin s'arrêtant à mi mollet. Une paire de souliers noirs complétait ma garde-robe.

Notre repas fut servi sur la table basse par deux jeunes filles. Nous mangeâmes un plat qui ressemblait à kasza jaglana[60], puis de la viande aux prunes séchées ramollies par une sauce brune sucrée. Les mets étaient excellents et même le goût épicé ne me découragea pas beaucoup. Il faut dire que j'avais une faim de loup. J'appris à la fin du repas que kasza s'appelait: «couscous» et la viande aux prunes sucrées: «tajin». J'appris aussi que c'étaient les plats maures, mais très appréciés en Andalousie.

Nous finîmes à peine de manger quand quelqu'un frappa à la porte et entra aussitôt sans d’autre formalité. C'était señor Manuel qui accompagnait don Camilio cet après midi. Il s'inclina légèrement et demanda Altagracia à le suivre. L'espagnole s'éleva d'un seul mouvement et cria joyeusement:

-        On va chez doña Dolorès, n'est-ce pas? Viens María, ta mauvaise aventure est terminée!

-        Hmm…, euh…, je m'excuse señorita Altagracia, mais doña Dolorès vous demande de venir toute seule, s'objecta señor Manuel.

 Après un bref silence de surprise, Altagracia se tourna vers moi et dit d'une voix moins enjouée:

-        Ah, je suis désolé, mais nous ne nous sommes pas vues depuis plusieurs mois… Je suis certaine que tu vas nous rejoindre avant longtemps.

Cet «avant longtemps» dura plus d'une heure. J'avais amplement le temps de traverser par tous les états de mon âme, d'une déception humiliante à l'optimisme modéré, en passant par l'angoisse de l'inconnu. J'étais sur le point de m'assoupir, lorsque la porte s'ouvrit et Altagracia entra en compagnie de la fille qui m'apporta les vêtements. L'espagnole s'arrêta devant moi et dit d'une voix éteinte, sans me regarder:

-        Conchita te conduira à ton lit. Je viendrai te voir bientôt et t'expliquerai la situation. Bonne nuit.

 Je me levai sans un mot et suivis Conchita à l'extérieur. Longeant un couloir éclairé par des petits chandeliers fixés aux murs, nous arrivâmes près d'une porte voûtée. Conchita l'ouvrit et nous entrâmes dans un autre couloir, plus étroit et non éclairé. La fille alluma une bougie et nous continuâmes notre chemin jusqu'à une autre porte par laquelle nous entrâmes dans une pièce longue et étroite.

Dans la faible lumière, je pus distinguer quatre lits rustiques disposés le long des murs et deux petites tables, avec cuvettes et cruches d'eau dessus, coincées entre eux. L'espace entre les deux rangées ne permettait que difficilement à deux personnes de se croiser. Dans le mur opposé à la porte d'entrée il y avait une fenêtre couverte d'un rideau et un grand crucifix pendait au dessus.

Les lits près de la fenêtre étaient occupés, mais ceux près de la porte vides. Conchita m'indiqua celui de gauche et s'installa sur l'autre. J'étais trop fatiguée et bouleversée pour réfléchir à ma nouvelle situation. Je voulais m'allonger, me cacher sous la couverture, et être seule avec mes souvenirs…"

 Je dois arrêter l'écriture pour aujourd'hui. Je suis en retard dans beaucoup de mes activités, mais c'est tellement passionnant d'écrire, surtout quand ce passé lointain est si clair dans ma tête. Mais, il y a aussi le présent.

Il y a quelque temps, au plus fort de mes disputes avec ton père, je te reprochais ta position face à notre conflit. Oui, tu m'a mis dans une situation difficile conditionnant ton support financier accru à mon divorce légal d'avec ton père, mais, à vrai dire, je serait incapable de le quitter définitivement. C'est un malheureux psychopathe qui a besoin de moi…, et je l'ai marié devant le Dieu tout puissant…

J'ai besoin de toi et de ton support moral et financier, mais Inka aussi a besoin de toi; tu es une idole pour elle, un père spirituel. Leszek s'attendait à un peu d'aide financière de ta part et il est déçu, mais il n'en parle pas ouvertement. Ewa travaille très fort et compte sur ton appui moral, mais au moins elle n'a pas de soucis financiers grâce à Staszek. Alors je termine, à bientôt!

 Jan relisait la dernière lettre étendu sur la plage des Nations au bord de l'Atlantique, à mi-chemin entre Kénitra et Rabat. C'était le dimanche et la plupart de ses compatriotes venaient se reposer ici et rencontrer les uns les autres. Il remis les feuilles dans son sac et s'allongea sur la couverture. Depuis quelque temps sa mère «mêlait» les deux vies. Il essayait de se souvenir depuis quand, mais il n'arrivait pas.

 Au retour dans son appartement il ressortit les autres lettres et trouva. Mais oui, c'était depuis l'annonce que son contrat fut renouvelé et que sa famille revenait au Maroc. Il soupira lourdement: «Pourquoi les femmes sont si possessives. Pourquoi dois-je me substituer à un père jugé inapte à remplir son rôle? Je suis un père moi aussi!».

 Jan hésita à l'idée d'aller chez Stan et Jeanine, comme chaque fois lorsqu’il se sentait incertain et bouleversé, mais il se souvint qu'ils passaient la soirée à l'extérieur, et lui, il devait se lever très tôt demain car un travail urgent l'attendait. Il s'assit plus confortablement et «plongea» dans la lecture du «Guide Bleu» sur l'Espagne.

 La suite du récit arriva au début de juin. Maria se dépêchait de plus en plus:

 Mon cher Jan,

Je ne veux pas commenter ta dernière lettre; elle était méchante. Tu ne me comprends pas en prétendant que j'aurais voulu que tu ne te maries jamais! Mais, il est vrai que j'imaginais différemment nos relations futures lorsque tu était petit… Maintenant revenons au passé:

 "… Les festivités de la Navidad[61] approchaient à grand pas et tout le monde au palais de l'Alcázar se préparait pour la grande messe. Je dormais toujours dans le dortoir des domestiques et j'en était une. Le lendemain de mon arrivée, je fus amenée par Conchita devant une corpulente femme aux allures et parure d'une tzigane. J'ai déjà vu les créatures semblables à proximité de Sławuta, lorsqu'un tabor cygański[62] y séjournait. La «tzigane» me dévisagea un moment et dit:

-        Bienvenida señorita María. Doña Dolorès m'a demandé de vous affecter temporairement au quartier militaire. Vous allez servir et desservir les tables dans le mess d'officiers, trois fois par jour. Le matin il faut se lever très tôt car ils prennent leur petit déjeuner à six heures. Conchita vous montrera comment faire. M'avez-vous compris?

-        Si señora, répondis-je, même si je ne saisis que l'essentiel.

-        Muy bien, et maintenant au travail!

 Elle leva la main et nous nous éloignâmes.

Contrairement à sa promesse, je ne vis Altagracia que deux semaines plus tard. Un jour, après le repas du midi, elle envoya une servante qui me conduisit dans son appartement. Elle murmura un «buenos dias» distrait en réponse à ma salutation, m'invita à s'assoire et dit lentement:

-        Je m'excuse María, mais je t'avais fait trop de promesses au départ. Je ne réalisais pas encore entièrement que l'Alcázar est un Palais Royal et que moi-même j'y suis grâce aux services rendus à Sa Majesté par mon père, un artisan connu et respecté, mais un demi noble seulement. Doña Dolorès est une cousine éloignée de notre Roi, Ferdinand le VI, et séjourne ici pour veiller à la bonne conduite du personnel féminin de la résidence royale de Séville. Elle n'accepte pas des étrangères ici.

 Elle se tut et demeura silencieuse un long moment. Un frisson me traversa le corps à l'idée d'être jetée dehors, maintenant, quand mon ventre commençait à s'arrondir. Elle dut sentir mon désarroi, car elle leva la tête, me regarda directement dans le yeux, et dit:

-        Ne t'en fais pas pour tout de suite. Tu peux rester au palais quelques semaines encore, le temps nécessaire  pour te trouver une place, mais je ne veux pas que quelqu'un sache que tu es «pleine». Il est très dangereux à Séville d'être en «état de grâce» pour une fille non mariée. Tu dois partir de l'Alcázar avant que ton ventre ne se remarque pas.

  J'essayais de rassembler mes idées. Je compris l'essentiel de ce qu'elle disait: «… je devais m'en aller bientôt d'ici et cette idée me horrifia, mais où aller?, comment faire?», bourdonnait dans ma tête. En ce moment je sentis la main sur mon épaule et levant la tête je croisai le regard mouillé de l'espagnole. D'une voix tremblante elle chuchota:

-        Je t'aiderai de mon mieux pour te trouver une place tranquille. Vaya con Dios María.

 La fête de Navidad n'avait rien de commun avec nos traditions polonaises. C'était surtout une fête célébrée à l'église par la messe de minuit. Mais, à part la crèche, il n' y avait ni du sapin, ni de la wigilia[63], ni des kolędy[64].

J'assistai à la messe dans la cathédrale en compagnie de Conchita et de deux autres filles de notre dortoir et c'était ma première sortie à l'extérieur du palais depuis mon arrivée. Bien entendu, nous ne pouvions pas nous approcher de la grande crèche vivante animée entre el Coro et la Capilla Mayor, mais nous assistâmes à la cérémonie parmi les autres servantes, à l'arrière de l'église, tout près de la Puerta del Bautismo. Mes camarades espagnoles furent enchantées, mais pour moi cette cérémonie grandiose rappelait plutôt un concert médiéval, auquel j'assistai une fois dans un couvent près d'Ostróg.

Le lendemain j'avais mal à la tête et je toussais fortement. Il faisait froid dans la cathédrale et je n'étais pas bien habillée, surtout aux pieds. Conchita, en se levant, me dit de rester au lit; elle m'expliqua que la plupart d'officiers étaient en congé de Navidad et que les filles se débrouilleront sans moi.

Je remarquai que depuis quelque temps elle m'observait plus attentivement et était plus attentionnée à mon égard. Son lit était tout près du mien et souvent elle me disait quelques mots d'encouragement avant de s'endormir. Avec le temps, ma compréhension et l'usage de l'espagnol s'améliorait et à l'approche de la Navidad nous avions quelques brèves conversations. Mais le sujet de mon séjour temporaire au palais ne fut jamais encore abordé.

Conchita revint du mess vers neuf heures. J'étais toujours au lit et elle s'approcha et s'assit sur le bord; c'était la première fois qu'elle le faisait. Elle me regarda quelques instants en silence, puis dit doucement:

-        J'ai t'apporté un peu de gazpacho et de paella; tu dois manger beaucoup maintenant.

 Je la regardai ahurie, mais elle me posa une main sur l'épaule et continua du même ton:

-        N'aie pas peur, personne d'autre ne connais ton secret sauf la señorita Altagracia et moi. J'ai eu les soupçons avant même que la señorita ne m'a mis au courant. Je t'ai vu quelquefois mettre ta robe de nuit et tu n'a jamais saigné, comme les autres filles. Maintenant, écoute-moi. Tu dois bientôt quitter le palais, mais tu n'ira pas loin. La señorita a réussi à te trouver une place tout près d'ici. À el Hospital de Santa Marta il y a un refuge pour les vieilles religieuses et tu sera à leur service. Deux jeunes novices s'occuperons de toi quand ton temps viendra. Je te conduirai bientôt à ce couvent, mais maintenant je dois m'en aller. Fais très attention! Personne ne dois rien soupçonner car les fantômes de la Santa Inquisición[65] courent encore.

 Je ne pouvais plus rester au lit, je devais faire quelque chose, bouger. Je me levai rapidement, habillai et rangeai ma couchette. Un peu calmée, je m'approchai de l'unique fenêtre qui donnait sur le Patio de Banderas, une grande place rectangulaire où se tenaient occasionnellement les inspections des troupes militaires logeant dans les bâtiments qui l'entouraient.

Pour moi cette fenêtre était le cadre quotidien de la magnifique Giralda et je l'observais chaque matin, en relief, une face dans l'ombre, une brillamment éclairée par le soleil. À gauche de la tour s'étendait la masse dentelée de la cathédrale et à droite, derrière l'antique tour crénelée de la muraille mauresque, pointait vers le ciel la couronne étoilée d'un palmier.

En regardant maintenant cette tour j'avais l'impression de la connaître depuis toujours. Ce sentiment étrange apaisa mon inquiétude et les récentes paroles de Conchita revinrent dans mes oreilles: «Tu dois bientôt quitter le palais, mais tu n'ira pas loin d'ici». Ainsi la Giralda continuera de veiller sur moi…

Quelques jours après la fête des Rois Mages, dès que nous terminâmes desservir les tables du mess après le repas du midi, Conchita s'approcha de moi et fit un geste de la suivre.

Sans un mot et sans retourner à notre chambre, nous sortîmes sur le Patio de Banderas, longeâmes un mur, et après avoir franchi quelques portes et corridors sombres, nous retrouvâmes sur une ruelle étroite. Bientôt nous rentrâmes de nouveau à l'intérieur et traversâmes d'autres portes, vestibules et couloires sombres. Finalement nous nous arrêtâmes devant une massive porte en bois. Conchita frappa et après quelques instants la porte s'ouvrit et une religieuse nous accueillit d'une voix calme, mais trahissant une certaine inquiétude:

-        Ah, c'est vous mes filles, j'espère que personne ne vous a vu sortir du palais et venir jusqu'ici?

-        Non, non, sor[66] Augustina, personne! J'ai passé par «le chemin des juifs»[67], rassura Conchita.

-        Bien, suivez-moi señorita María; allons voir maintenant la mère supérieure.

 Se retournant, elle s'approcha de l'étroit escalier en pierre et commença lentement gravir les marches. Conchita posa la main sur mon épaule, le serra fermement, puis me poussant vers l'escalier dit d'une voix rassurante:

-        Vas en paix María, je reviendrai te voir un jour.

 Je suivis sor Augustina en silence. La mère supérieure, une vieille religieuse un peu courbée, fut brève est concise:

-        Buenos dias, señorita María. C'est pour la première et la dernière fois que je vous appelle ainsi. Je connais vos nobles origines et votre secret, mais officiellement, vous n'êtes qu'une pauvre fille orpheline de Málaga, abusée et des origines inconnues, que nous avons accueilli par notre charité chrétienne. Ici, vous vous appellerez María-Malagueña et vous vous occuperez, maintenant et après votre délivrance, des vieilles sœurs malades, qui, j'en suis sur, ne vous poseront pas beaucoup de questions. Vous logerez au dernier étage où Sor Augustina vous conduira immédiatement et c'est aussi elle qui, dès demain, vous initiera à votre travail. Vaya con Dios, María-Malagueña.

 Nous grimpâmes au dernier étage par un escalier en bois, qui ressemblait beaucoup à une large échelle. Sor Augustina s'arrêta essoufflée sur le dernier palier. Devant nous s'ouvrait un sombre couloir, éclairé uniquement par les rayons du soleil traversant les judas carrés de trois portes alignées à notre droite. La religieuse s'approcha de la plus éloignée, l'ouvrit, et me laissant passer dit calmement:

-        C'est ici que vous vivrez. Vous trouverez dans cette pièce tout ce qu'il vous faut. Demain, descendez immédiatement à la chapelle lorsque vous entendrez les cloches des matines. Après les prières je vous conduirai à votre travail, ah oui, j’allais oublier, vous porterez toujours cette demi-crinoline en dessous de votre robe de novice. Personne ne doit soupçonner votre état pour le moment.

 Elle montra du doigt une volumineuse jupe étalée sur le lit. La robe de novice et les autres vêtements pendaient accrochés au mur. Me souhaitant bonne nuit, sor Augustina s'éloigna en fermant la porte.

La cellule était petite et très sobre. Un lit en bois se trouvait à gauche de la fenêtre, un prie-Dieu à droite et une table et une chaise rustiques entre les deux. Le prie-Dieu était orienté vers le coin où trônait sur un piédestal la statuette d'une Sainte. Au pied du lit se trouvait un tabouret avec une cuvette en faïence sur le dessus et une cruche remplie d'eau à côté. Au dessus de la porte pendait un crucifix.

Je m'approchai de la table et ouvris un petit rideau qui masquait la vue du dehors. «Ah Mon Dieu! La Giralda est tout près», m'exclamai-je à mi-voix. Derrière la fenêtre se dressait la tour enchantée; elle était si près que je dus me pencher pour apercevoir El Giraldillo[68]…"

 Je dois interrompre l'écriture car j'ai trop mal aux yeux. Mais le temps presse et je reprendrai la plume très bientôt.

 

Chapitre septième

Avant-propos    La Koutoubia    Le tremblement    Le Sud    Les tourments    Les luttes    L'espoir     La Giralda    La liberté    La réunion ...    Haut de page

 Sor Valentina

  Les lettres de Felicja et de Maria arrivèrent ensemble. Felicja annonçait déjà la date de leur départ de Pologne. Le train quittera Varsovie le 14 juillet et ils arriveront à Madrid le 16, au début de l'après-midi. Le travail avançait bien et le chef de Jan lui accorda les deux semaines du congé demandées. Le nouveau topographe français se débrouillait très bien dans son nouveau travail et Jan aussi prenait les «bouchées doubles» afin de ne laisser traîner aucune intervention urgente.

 Il se préparait pour quitter Kénitra lundi matin, le 13 juillet, et arriver à Madrid le lendemain. Il lui resterait ainsi une journée pour trouver un camping dans les environs, localiser la gare où le train arrivera et explorer le trajet entre les deux. Le calendrier accroché au mur indiquait le 10 juin, il  ne lui restait donc qu'un mois à attendre.

 Il avait hâte à cette rencontre. Plus d'un an de vie solitaire, de réflexions et des lettres étranges de sa mère. Il avait hâte de revoir les enfants, certainement grandis beaucoup. Bientôt, il doit aller à l'Ambassade d'Espagne et demander le visa touristique. Il espérait que le coûteux refus du consul espagnol à Marseille ne se répéterait plus…

 C'était une expérience singulière et coûteuse. Il y a un an, en revenant de la Pologne, il s'arrêta à Marseille et alla au consulat d'Espagne pour reprendre son visa de transit. Il en fit la demande à l'ambassade espagnole de Varsovie, mais, pour quelques raisons obscures, le visa ne put être tamponné dans son passeport immédiatement. On l'assura que ce sera fait au consulat de Marseille, mais le visa ne l'y attendait pas.

 Le consul espagnol ne savait rien de la demande faite à Varsovie et la nouvelle exigeait une approbation de l'ambassade espagnole à Paris, car Jan était un ressortissant d'un pays dit «communiste» et son passeport avait une mention «de service». Le délais? Environ deux à trois semaines et aucune exception n'était possible.

 La secrétaire du consulat l'informa que le paquebot français «Azemmour», qui embarquait aussi les voitures, faisait une liaison hebdomadaire entre Marseille et Tanger, mais…, il quitta hier et son prochain départ aura lieu dans six jours. Jan ne savait pas quoi faire. Il n'avait presque plus d'argent liquide et les chèques de la banque marocaine n'étaient pas échangeables en France.

 Il alla quand même aux bureaux de la compagnie maritime: «Oui, il était possible d'embarquer avec la voiture, répondait une réceptionniste ennuyée d'entre deux âges; oui, il était possible de payer par un chèque tiré sur une banque marocaine; mais, le prochain départ ne sera que dans six jours et il ne reste que quelques billets de la première classe.» Jan n'avait pas le choix. Il acheta le billet, vendit à prix dérisoire une partie de la cargaison d'objets d'artisanat polonais, d'ailleurs la propriété de l'ami marocain qui le visita en Pologne, et passa la semaine sur le camping municipal de Marseille visitant la ville et les environs.

 Boujlèle entra annonçant que le Land Rover était prêt. Jan se leva et suivit le petit porte-mire. Il était presque dix heures et ils seront en retard pour le rendez-vous avec l'entrepreneur Babâa, mais c'était la force majeure. Ces vieux véhicules tout-terrains cassaient de plus en plus souvent… Enfin, Inch Allah[69].

 À mi-juin arriva une autre lettre de sa mère. C'était pour la première fois que Maria écrivait quelques souvenirs de sa jeunesse de la vie actuelle:

Mon cher Jan,

Madame Borst est venue me voir récemment, toute bouleversée. Tu te souviens, c'est cette dame dont le mari enseigne la théologie à l'université catholique de Lublin et qui dit l'autre jour à son ami:

 «…Les gens de l’Orient se demandent: est-il bon de se souvenir de nos vies antérieures? La réponse peut être positive à partir d’un certain point d’initiation. Avant ce point, ce n’est pas recommandé, et peut même être dangereux. Car il existe une loi, peu connue, disant que, quand nous arriverons à nous rappeler entièrement notre vie précédente, nous serons soumis au destin de cette vie…»    

 Dernièrement, il a répété ces paroles dans une circonstance bien particulière, après le récent suicide de sa nièce, une jeune femme de vingt-huit ans. Il prétend que ce point d'initiation crucial ne peut être atteint généralement avant la troisième réincarnation. Cette jeune femme est venue le voir quelques semaines avant de poser son geste fatal. Elle lui a parlé longuement de sa vie précédente et avait peur de périr encore une fois dans un incendie, comme l'autre fois. Monsieur Borst est bouleversé, car il s'en veut de n'avoir eu aucun soupçon qu'un suicide se préparait.

Elle m'a dit de faire attention, car elle sait que je crois à la réincarnation, même si je suis une catholique pratiquante. Mais moi, je suis en paix avec moi-même. Je ne me souviens pas encore beaucoup de mes autres vies, mais j’ai l'impression d'avoir vécu encore une autre, il y a très longtemps. Je pense que j'ai déjà atteint ce «certain point d'initiation» et je peux me souvenir sans danger de mes autres vies.

Dziadzio ksiądz[70], le frère de ma mère et prêtre, m'a raconté une fois une aventure particulière. Il l’a vécu en présence de mes parents et de deux capucins: le père Viator et le frère Symforian, ses anciens amis du séminaire:

 «Vers la fin de l'année 1929 - tu étais déjà à Varsovie - mon ami le prêtre Stefan et deux amis capucins vinrent à mon presbytère de Księżomiesz pour passer Boże Narodzenie[71] et Nowy Rok[72] avec nous. Après les Rois Mages, les capucins décidèrent de rester une semaine de plus, mais Stefan se devait de rejoindre sa paroisse près de Lublin et il allait voyager par le train de la station Zaklików, éloignée de quelque dix-huit wiorst[73] de Księżomiesz. Il partit en retard, après le déjeuner animé par une longue discussion sur l'au-delà et la réincarnation. Le cocher s'impatientait visiblement lorsque le prêtre Stefan quitta finalement la maison et s'installa dans le traîneau tiré par un cheval.

Après le souper, nous étions réuni autour du feu lorsqu'un bruit d'arrivée de quelqu'un se fit entendre dans l'anti-chambre. La porte s'ouvrit avec fracas et le prêtre Stefan entra dans la pièce. Il s'arrêta au milieu et dit d'une voix ferme:

-        Eh bien! Nous nous trompons tous au sujet de l'au-delà. La réalité est très différente de ce que nous imaginons. Nous avons plus d'une chance  pour parvenir à être heureux éternellement!

 Il croisa lentement nos regards et sortit, non seulement de la pièce, mais aussi de la maison car nous entendîmes claquer la porte extérieure. Personne ne bougea et nous nous regardâmes mutuellement surpris du retour du prêtre, mais probablement encore plus de sa sortie précipitée.

Le frère Symforian se leva et sortit voir où alla Stefan et pourquoi il était de retour, mais il revint bientôt encore plus étonné. Il n'y avait pas de traces ni du prêtre, ni du cocher, ni de son traîneau à cheval… Spontanément, nous nous levâmes et récitâmes à l'unisson:

-        Ojcze Nasz, któryś jest w Niebie, bądź wola Twoja…[74]

 Nous apprîmes plus tard, que le cocher, voulant raccourcir le chemin à cause du retard, essaya de passer à travers les marécages de la rivière Sanna, près de tartak[75]. La glace céda et le traîneau avec cheval, cocher et prêtre disparut entièrement et à jamais. Le propriétaire de tartak raconta qu'il entendit les cris au secours, mais il ne pouvait rien faire. L'heure coïncidait avec l'apparition du prêtre Stefan à Księżomiesz…

 Maintenant revenons à mon ancienne vie:

 "… L'aile de l'hôpital où étaient placées les vieilles religieuses malades se trouvait à un étage plus bas que mon dortoir. À vrai dire, c'était l'antichambre de la mort et plusieurs de ces pauvres femmes étaient à demi conscientes et aucune n'était autonome. Il fallait les nourrir, laver et plusieurs fois par jour changer leurs draps souillés d'excréments. Il y avait régulièrement un ou deux décès par mois et parfois plus, mais les lits ne restaient pas vides longtemps. J'appris de sor Augustina, que c'était le seul hôpital en Andalousie qui recevait les vieilles religieuses malades mentales et que toutes les places étaient toujours occupées.

Les premières semaines de mon travail n'étaient pas faciles. Je dus apprendre les techniques de retourner et soulever les gros corps inertes, d'enlever et remettre les draps, de laver la chair couverte des plaies sans provoquer les gémissement de douleur. Mais surtout, je dus m'habituer à l'odeur nauséabonde présent constamment sur les lieux. Mais, il y avait aussi des moments plus agréables. Certaines des sœurs n'étaient pas complètement débiles. Elles me reconnaissaient et essayaient de manifester leur gratitude en esquissant un sourire ou touchant ma main. Un après-midi, étant particulièrement fatiguée, je m'assis pour un moment sur le banc placé au bout de la salle et fermai les yeux lorsque j'entendis une voix faible mais claire:

-        María-Malagueña, approchez s'il vous plaît!

 En regardant dans la direction d'où venait la voix, je vis une paire d'yeux me fixant intensément. C'était sor Valentina, une nouvelle patiente qui arriva récemment d'un couvent des faubourgs de Málaga. Son lit était le dernier de la rangée et se trouvait seul dans une niche, un peu séparé des autres. Je m'approchai étonnée et méfiante, car c'était la première fois qu'une malade m'appelait directement et par mon nom de novice. Sor Valentina, ne me quittant pas des yeux, pris ma main et la tirant vers elle m'obligea de me pencher au dessus de son visage; elle chuchota:

-        Je vous observe depuis mon arrivée ici et je constate que vous êtes bien différente des autres novices qui s'occupent de nous, les pauvres vieilles carcasses usées. J'ai entendu une novice dire à une autre, que vous êtes une orpheline de Málaga. Est-il vrai?

Avant que je ne puisse répondre, elle continua:

-        Moi je sais que ce n'est pas vrai, vous n'êtes même pas une espagnole, n'est-ce pas?

 J'essayai de me redresser et retirer ma main, mais elle la tenait avec une force insoupçonnée pour son état:

-        Alors c'est vrai, mais n'ayez pas peur; je ne parlerai à personne de ma découverte. Moi aussi j'ai un secret; je ne suis pas aussi malade que j'en ai l'air et, à vrai dire, je n'ai pas le droit de me faire soigner ici. Mais tsss…, quelqu'un s'approche…

 Elle lâcha ma main et recommença à gémir et secouer la tête d'un côté à l'autre, comme d'habitude. Après cet incident, j'observais attentivement sor Valentina pendant quelques jours, mais elle m'ignora complètement, comme si rien ne se passa.

Deux autres novices travaillaient dans l'aile de «las viejas solteronas»[76], comme elles appelaient les vieilles malades. C'étaient les jeunes paysannes originaires de la Castilla la Vieja[77] et elles occupaient les chambres voisines à la mienne. Malgré nos intérêts communs, nous n'établîmes aucun contact plus rapproché; nous nous limitions à manger ensemble dans le réfectoire, prier ensemble dans la chapelle et échanger quelques phrases indispensables durant des longues heures du service aux malades. Depuis mon arrivée elles m'observaient en cachette, chuchotaient derrière mon dos, mais s'éloignaient rapidement lorsque j'essayais de les approcher.

Un mois et demi passa depuis mon arrivée à l' hôpital. Mon ventre grossissait et il m'était de plus en plus difficile de le camoufler sous ma robe de novice, même portant une demi-crinoline.

Un soir, au début de mars, sor Augustina vint me voir dans mon dortoir. J'étais déjà en chemise de nuit et couchée. Elle déplaça mes vêtements et s'assit sur la chaise près du lit. Me regardant directement dans les yeux, elle commença à parler d'une voix douce et monotone:

-        María-Malagueña, vous devez cesser de travailler auprès des malades. Votre ventre devient trop visible. Nous avons des visites occasionnels de nos bienfaiteurs et nous pourrions avoir des gros ennuis s'ils s'apercevaient que nous avons les novices…, euh…, «en état de grâce». Et selon nos règles seules les religieuses ou novices peuvent soigner les malades. Mais n'ayez pas peur, vous n'irez nul part d'ici. Nous savions votre état depuis le début et nous étions préparées à vous aider selon nos moyens d'alors. Mais maintenant vous avez une puissante protectrice et elle a fait un don substantiel à notre pauvre hôpital pour vous garder ici. Allez, dormez en paix maintenant. Demain sera votre dernière journée de service; je reviendrai vous voir dans la soirée.

 Après le départ de sor Augustina je n'arrivais pas à m'endormir pendant très longtemps. Qui était cette protectrice? Doña Dolorès? Altagracia avec l'argent de son père? Pourquoi dépenseraient-elles des sommes importantes pour une exotique étrangère enceinte? Ne trouvant pas la réponse, je m'endormis enfin, tard dans la nuit.

Ma dernière journée de travail commença comme d'habitude: les prières, le petit déjeuner, les soins aux malades, le déjeuner. Au début de l'après-midi, en lavant une vieille malade au visage ridée, que nous appelions «la vieja malvada»[78], je remarquai que le lit de sor Valentina était vide. «Mon Dieu, elle est morte la pauvre», m'exclamai-je intérieurement avec tristesse. Depuis qu'elle m'annonça la découverte de mon secret, elle m'ignorait complètement, malgré mes tentatives de provoquer d'autres confidences par les soins plus attentifs.

Je revins dans mon dortoir après le souper et les prières du soir. En ouvrant la porte je m'arrêtai interdite. À droite de la fenêtre, à la place du prie-dieu, il y avait un deuxième lit et sur le lit…, sor Valentina. Elle semblait endormie, mais dès que je fermai la porte, ses yeux s'ouvrirent et un sourire illumina son visage. J'étais tellement surprise que je demeurais immobile un long moment. Sor Valentina parla la première:

-        Tu vois, María-Malagueña, je suis arrivé à ma prochaine étape. Je ne suis plus obligée de jouer idiote et j'aurai une compagne au grand cœur qui me procurera aussi bien les soins pour ma chair que pour mon âme. N'est-ce pas mon enfant?…

 Sortant lentement de ma surprise, je m'assis sur mon lit et regardant le visage illuminé de sor Valentina, demandai-je timidement:

-        Qui êtes-vous vraiment et pourquoi vous vous occupez de moi, sor Valentina?

-        Aha, curieuse! Mais tu as raison, il faut faire les présentations. Je ne suis pas du tout une religieuse et encore moins une malade d'esprit. Mon histoire est triste et je te la raconterai une autre fois. Pour l'instant sache, que nous allons habiter ensemble et tu me procurera tous les soins dus à une infirme qui ne peut pas marcher, mais qui peut contrôler quand même les moments d'évacuation de son pipi et de son kaka. Quand tu arriveras à ton terme, je m'occuperai de toi et de ton bébé, maintenant, raconte-moi ton histoire!

 Malgré son ton désinvolte, une grande sincérité émanait de la vielle dame, car c'était une dame, sans aucun doute. C'est pour la première fois depuis mon enlèvement, que je me sentis protégée. Quelqu'un voulait s'occuper de moi et de mon avenir, quelqu'un qui m'aimait un peu. Spontanément, je m'agenouillai près du lit de la dame, pris sa main et la collai à mon visage mouillé des larmes. Elle laissa sa main dans les miennes pour un instant, puis la retira, et caressant doucement mes cheveux, répéta:

-        Alors, ton histoire!…

 J'étais sur le point de terminer mon récit lorsque sor Augustina entra dans la cellule. Elle ferma la porte et, me voyant s'interrompre, s'assit sur mon lit et me pria de continuer. Elle attendit patiemment la fin, puis dit avec une nostalgie dans la voix:

-        Vous donnez l'impression de vous connaître depuis toujours; c'est bien; vous méritez toutes les deux un meilleur sort. Maintenant, écoutez-moi: vous, María-Malagueña, vous vous occuperez de sor Valentina, mais vous ne sortirez point d'ici, à moins d'être accompagnée par l'une de deux novices d'à côté. D'ailleurs la porte d'entrée à votre étage sera fermée à clef en permanence. Les filles savent comment éviter le danger que quelqu'un de non initié vous aperçoive. Elles vous apporterons vos repas, de l'eau, et viderons vos pots de nuit. La mère supérieure et moi, nous nous rendons compte que vous soyez un peu prisonnières, mais nous n'avons pas le choix. Il n'y a pas d'autre solution pour l'instant, au moins jusqu'à votre délivrance, María-Malagueña. Quant à vous sor Valentina, vous aurez à qui parler et qui sermonner, n'est-ce pas?

 Avant que la vieille dame ne puisse répondre, sor Augustina tourna le dos et sortit fermant la porte derrière elle…"

 Bon, je te laisse maintenant. J'écris tous les jours, mais j'envoie la lettre une fois par semaine. J'espère que tu les reçois régulièrement. À la prochaine.

 La dernière lettre de Maria arriva partiellement déchirée et semblait avoir été ouverte par quelqu'un. Le courrier de Jan arrivait à son bureau, car ainsi il y avait moins de risque qu'une lettre ne se perde. La Poste marocaine livrait les lettres au bureau du directeur d'où elles étaient distribuées aux départements des destinataires. La livraison aux domiciles fonctionnait moins bien. Les boites postales installées dans les immeubles étaient souvent vandalisées et leur contenus détruits par les jeunes vagabonds.

 Jan ne savait pas quoi penser de l'état de la dernière lettre. Qui pouvait vouloir lire son courrier et pourquoi? Les lettres étaient écrites en polonais et aucun autre polonais ne travaillait dans son département après la mort de Roman et le départ d'Eugène. Les lettres venant de Pologne ne contenaient jamais d'argent, car il était inchangeable en dehors de ce pays, donc sans valeur. C'est dans le sens contraire que les billets de banque voyageaient, surtout les dollars américains.

 L'énigme fut résolu assez rapidement. L'ami marocain de Jan, Ali, était un homme d'affaire qui connaissait beaucoup de monde et aidait Jan à fonctionner au Maroc. C'est Ali qui alla en Pologne durant les vacances de Jan et c'était une partie de sa marchandise que Jan vendit à Marseille pour survivre durant la mémorable semaine du séjour forcé.

 Ils se voyaient presque tous les jours et le surlendemain de l'arrivée de la lettre déchirée ils se rencontrèrent au café appartenant à Benzaken, un juif marocain et partenaire d'affaire d'Ali. Buvant de l'expresso Ali demanda les nouvelles de la Pologne et Jan mentionna que la dernière lettre de sa mère arriva en mauvais état. Ali sourit et constata:

-        Elle semblait d'avoir été ouverte par quelqu'un, n'est-ce pas?

-        Oui c'est ça, comment sais-tu?

-        Eh bien, c'est à ton tour d'être «sur la table d'écoute»!

-        Comment sur la table d'écoute? Que veux-tu dire par là?

-        Je ne peux pas en parler ici, je te l'expliquerai une autre fois. À propos, viens manger chez nous ce soir, veux-tu?

 Ali regarda autour avec attention, mais les tables voisines étaient inoccupées.

-        Oui merci, je viendrai, répondit Jan, et changea instantanément ses plans pour la soirée. 

 Il devait aller à Rabat pour souper avec Stan et Janine, mais Ali savait quelque chose d'important et Jan voulait le savoir aussi.

 Ali et Élisa occupaient le première étage d'un immeuble appartenant au frère d'Ali, un garagiste. L'édifice se trouvait dans la médina[79], mais sa façade donnait sur la principale artère de Kénitra, l'avenue Mohammed V. La femme d'Ali était une grande blonde danoise rencontrée par lui à Copenhague il y a quelques années. Elle parlait un peu de français, un peu d'arabe, ne sortait jamais de la maison et semblait plutôt triste.

 Jan arriva dans la soirée, car c'était l'été et il travaillait jusqu'à dix-neuf heures. Durant la saison chaude les institutions marocaines observaient quatre heures de sieste et le travail se faisait les matins et les soirs. Le souper commença par le rituel thé à la menthe, suivi du couscous et du poulet aux amandes. Pour le dessert ils mangèrent des gâteaux au miel, des dattes et des biscuits d'avoine. Un bon café, très fort, complétait le menu. Le frère d'Ali, s'excusant d'avoir un travail urgent à compléter dans son garage, se leva et quitta la table rapidement. Après son départ, Ali jeta un regard autoritaire sur Élisa et elle s'en alla aussi sans dire un mot. Seul avec son ami, Jan s'installa plus confortablement sur le sofa et demanda:

-        Alors, que sais-tu au sujet de cette lettre endommagée?

-        Tu voix Jan, c'est une affaire honteuse et il est dangereux d'en parler dans notre pays, mais j'ai confiance en toi et je te dirai pourquoi ta lettre était ouverte et par qui; mais ne le répète à personne!

-        Non, bien sur!

-        Le Maroc est un pays policier, car notre Roi a beaucoup d'ennemis qui voudraient prendre sa place. Il doit se protéger et il y a des agents secrets partout. Tu ne sais jamais à qui tu parles vraiment dans ce pays. Vous, les étrangers, vous êtes aussi étroitement surveillés et ils existent à notre Bureau Central des Postes des agents qui connaissent les langues étrangères importantes. Vous les Polonais, vous êtes maintenant assez nombreux à travailler ici pour qu'il aient des marocains éduqués en Pologne qui lisent occasionnellement votre courrier…

-        Mais c'est la première fois que je remarque une chose pareille, et je travaille ici depuis trois ans, s'écria Jan!

-        N'en sois pas si sur. Cette fois, cela était faite d'une façon négligente, mais normalement ils procèdent presque invisiblement. Recevais-tu dernièrement plus de lettres que d'habitude?

-        Oui, répondit Jan, surtout de ma mère.

-        Et voila la réponse à la question. Tu recevais trop de lettres et ils voulaient savoir pourquoi. Si tu veux éviter d'être «sur la table d'écoute», organise-toi autrement pour recevoir ton courrier important.

-        Comment, demanda Jan naïvement?

-        Voyons donc Jan, via les poches et valises de tes compatriotes. Comment pense-tu que je fasse mes affaires avec l'Europe, hein?

 Jan revint pensif à son appartement. Les lettres de sa mère arrivaient de plus en plus fréquemment et il se demandait comment ce récit étrange pouvait être interprété par «les lecteurs» de la Poste marocaine. Il ne voulait pas avoir des problèmes à cause d'un texte qui ne faisait mal à personne, mais surtout, il craignait que les lettres soient retardées, ou qu'elles se perdent. Il fallait faire quelque chose!

 Après une journée de réflexion il décida de «prendre le taureau par les cornes» et couper court à l'arrivage trop fréquent des lettres de sa mère. Mais il ne voulait pas non plus qu'elle s'arrête d'écrire. Il imagina donc que sa mère ne va plus envoyer ses écrits une fois par semaine, mais les expédiera tous ensemble à la «poste restante» de Madrid. Ainsi, il pourra les récupérer dès son arrivée à la capitale espagnole et avoir deux jours pour les lire avant l'arrivée de sa famille.

 Maria n'avait pas de téléphone chez elle, donc, il lui envoya un télégramme et la demanda à se présenter, à l'heure spécifiée, au bureau de poste d'Aleksandrów Łódzki. Il appela au moment convenu et entendu la voix inquiète:

-        Qu'est-ce qui se passe Jan, es-tu malade, as-tu eu un accident?

-        Non, non maman, tout va bien. Je m'excuse de t'avoir inquiété, mais c'est seulement à cause de tes lettres. Ne les envoie plus chaque semaine. Envoie tout ce que tu pourras écrire en un seul paquet à la «poste restante» de Madrid, au plus tard le 7 juillet. Je t'expliquerai plus tard pourquoi.

-        Oui, d'accord, je comprends, même si je ne connais pas ta raison, mais hier j'ai envoyé déjà une autre lettre par la poste, comme d'habitude…

-        Ne t'en fais pas pour celle-là, mais n'envoie pas d'autres, d'accord?

-        D'accord, j'ai compris… Je suis très contente d'entendre ta voix, tu me manques beaucoup… Mais dis-moi avant qu'on se quitte, m'a tu envoyé ces douze pelotes de laine bleu pâle pour le chandail d'Inka?

-        Ooui…, tu devrais les recevoir bientôt…, mais nous devons nous quitter. À la prochaine maman et ucałowania dla wszystkich[80]!

-        Całuję ciebie również bardzo mocno i niech Matka Boska ma cię w Swojej opiece[81].

 Jan sortit sur la rue mal à l'aise. Il oublia complètement sa promesse d'envoyer cette laine. Il faut aller à la médina, l'acheter et poster au plus vite.

 La lettre de Maria annoncée au téléphone arriva le 23 juin. Sa mère écrivait:

 Mon cher Jan,

Le temps passe si vite et ta famille va te rejoindre dans un mois. Felicja ne vient pas très souvent chez nous et je lui en veux un peu, surtout que je n'ai pas vu Maciuś depuis sa première communion célébrée au mois de mai…

J'attends toujours les douze pelotes de laine bleu pâle pour le chandail d'Inka et j'espère que tu ne les a pas oublié. Je voudrais que Felicja puisse tricoter ce chandail sur sa machine avant de partir.

Maintenant revenons au passé. J'écris presque sans arrêt et je manque de sommeil à cause de mes autres obligations. Ton père et Leszek ne viennent pas souvent à la maison et ils n'y arrivent jamais ensemble. Je m'inquiète pour ton frère car il est très maigre.

 "… Sor Valentina écouta avec l'intérêt le récit de ma courte vie mais son commentaire me surprit beaucoup:

-        Oui, c'est singulier comme l'aventure, mais je ne l'ai pas bien compris. Tu parles encore très mal notre langue. Il faut y remédier immédiatement! À partir de demain je te donnerai un cours accéléré d'espagnol et un autre jour tu me répéteras ton histoire comme il faut. Je te raconterai aussi la mienne et beaucoup d'autres choses. Maintenant allons dormir…

  Notre nouvelle coexistence se stabilisait lentement. La vieille dame pouvait bouger le haut de son corps mais n'était pas en mesure de s'assoire ni de se mettre débout. Pour ses besoins, je devais l'aider à se retourner sur son côté gauche, placer un bassin en céramique sur le drap et la retourner en position couchée sur le dos. Après quelques minutes, je ressortais le bassin rempli et lavais la peau fragile. Cette opération devenait de plus en plus difficile au fur et à mesure que mon ventre grossissait. Une des filles «castillanas»[82] venait trois fois par jour pour nous apporter de la nourriture, de l'eau et vider le sceau de nos excréments. Les filles étaient toujours polies mais demeuraient distantes et peu bavardes. En fait, nous ne connaissions que leurs prénoms. L'une s'appelait Clara et l'autre Marta, comme la sainte patronne de notre hôpital.

Les jours se succédaient identiques, comme les graines d'un chapelet. Nous remarquions les dimanches à cause des cloches d'églises qui sonnaient plus souvent et plus longtemps que les jours ordinaires. Chaque dimanche matin, je déplaçais la table du devant de la fenêtre et m'approchais des vitres épaisses pour observer les fidèles qui arrivaient à la grande messe dominicale. Les gens paraissaient petits et difformes à travers l'épais verre artisanal. Cet image floue soulignait notre isolement et l'éloignement du monde vivant. Seule la Giralda paraissait nette et au dessus du temps.

Chaque jour, je répétais les phrases et les mots nouvellement appris et je devais construire des histoires les utilisant. Sor Valentina était infatigable et quand je me trompais, elle me faisait répéter d'avantage. Nous n'avions aucun livre et mon apprentissage se faisait de bouche à l'oreille.

Wielkanoc[83], arriva et tout le monde à Séville se préparait pour la Semana Santa[84], et même nos «castillanas» étaient excitées. À l'approche de la grande semaine sor Valentina semblait plus agitée que d'habitude et dormait mal. Je n'osais pas poser des questions, mais je dormais peu moi aussi. Le samedi de Pâques elle me demanda de prendre la chaise et de m'assoire près de son lit:

-        Aujourd'hui, dit-elle, est un jour mémorable pour moi. Il y a longtemps déjà, un autre Samedi Saint, toute ma vie bascula à jamais. J'ai besoin de raconter ces événements, mais sauf Conchita et maintenant toi María, je n'ai personne à qui me confier…

 Elle s'arrêta un moment, couvrant le visage avec sa main valide. Je remarquai que pour la première fois elle m'appelait María et non María-Malagueña. Elle continua:

-        Écoute-moi bien car c'est une histoire encore plus tragique que la tienne. Je sais que maintenant tu peux comprendre ma langue et mes souffrances:

 «En vérité je m'appelle doña Cristina, mais je préfère que tu continue de m'appeler sor Valentina, comme d'habitude. Je viens d'une famille établie à Séville il y a très longtemps, si longtemps que la ville s'appelait encore Isbiliya et la région El-Andalous. Ainsi mes origines sont mauresques et la religion originale l'islam. D'après la légende familiale mon ancêtre original vint de Marrakech, il s'appelait Idriss et était le fils illégitime de lalla Zohra, la première femme du sultan almohade Yacoub el Mansour.

Idriss devait quitter Marrakech encore tout petit, car le sultan le soupçonnait de n’être pas son fils, mais plutôt celui de Rachid, son principal maître d'azulejos qui eut une liaison clandestine avec son épouse et fut disgracié et exécuté. Je reviendrai un autre jour sur cette vieille légende, car elle contient beaucoup d'éléments qui influencèrent le visage actuelle de Séville, mais maintenant, je sauterai plusieurs siècles pour t'expliquer ma déroute personnelle.

Ma famille prospérait depuis très longtemps, j'ose dire depuis les temps des Maures. Mais la prospérité se termina avec la mort de Charles II, le dernier souverain de la Maison d'Autriche et le dernier Habsbourg sur le trône d'Espagne. Mon père était un personnage important; il gouvernait la ville de Séville et les domaines qu'il possédait fournissaient à la Cour royale: l'huile d'olive de Jaén et les vins: xérès et málaga. Il importait aussi les meilleurs dattes du sud de la Barbarie[85]. Nous résidions à l'Alcazár, dans le quartier Apeadero, et les fenêtres de nos appartements donnaient sur le jardin del Crucero. Ces appartements sont maintenant occupés par doña Dolorès, dont le grand père causa la perte de notre famille.

Le dernier des Habsbourg sur le trône d'Espagne, le roi Charles II, légua officiellement "ses vingt-deux couronnes[86]" au duc d'Anjou, le petit-fils de Louis XIV, mais les proches de la Cour espagnole pensaient que c'était à cause de sa sénilité précoce et qu'il fut influencé par les manigances du roi français. En 1700, le duc d'Anjou fut proclamé le Roi d'Espagne et la règne de Felipe V de Bourbon commença. Les hypocrites de la Cour française vinrent à Séville et s'organisèrent pour que mon père perde le statut du magistrat de la ville et que mon jeune mari soit inculpé de la haute trahison et traduit devant la cour martiale.

J'étais une jeune mariée, déjà en "état de grâce" comme toi maintenant, quand les soldats entrèrent une nuit dans nos appartements et arrachèrent don Juan de mon étreinte. Ils l'emprisonnèrent dans une cellule souterraine, encore mauresque, située en dessous du patio de Banderas. Les jours suivants nous dûmes quitter l'Alcazár à jamais.

Suite au procès expéditif, la condamnation et l’exécution de mon mari, tous nos biens furent confisqués et nous dûmes quitter Séville. Nous allâmes nous réfugier à Málaga, chez un cousin éloigné de mon père. Nous n'avions plus aucune ressource financière et étions à la merci de cette parenté, qui craignant les représailles, s'organisa pour se débarrasser de nous rapidement.

Mon père quitta Malaga pour Tanger où il lui restait quelque intérêts de ses anciennes affaires, mais il ne trouva pas grand chose et mourut, probablement assassiné, encore avant la fin de l'année 1701. Moi, sa fille unique, car ma mère mourut à ma naissance, je fus placée dans un couvent des faubourgs de Málaga où je perdis mon enfant au milieu de la grossesse. Je soupçonne que la mère supérieure m'envoya une «potion magique» à cet effet. Je passais ma vie à servir les autres sœurs, car je refusais toujours de prononcer les vœux et devenir une nonne. Je reviens maintenant à mon mari et sa triste fin.

Don Juan était le fils unique de don Carlos Santana, un farouche opposant à la venue des Bourbons sur le trône d'Espagne. Don Carlos possédait les vastes oliveraies et vignobles en Andalousie et était le principal associé de mon père. Apres la mort de Charles II, il envoya son fils à la Cour d'Autriche avec une lettre assurant les Habsbourgs de sa loyauté. Durant le voyage, don Juan et ses compagnons furent attaqués par des brigands et dépouillés de tous leurs biens. Bien que blessé, mon mari se rendit quand même à Vienne et livra le message de son père, mais le message verbal seulement.

Nous ne savions pas comment la lettre de don Carlos se retrouva entre les mains de nos ennemis. Probablement les brigands s'aperçurent de sa valeur monnayable et la vendirent à don Pedro Muñoz, le grand père de doña Dolorès et le distant cousin du nouveau roi Bourbon. Don Pedro s'arrangea à ce que mon mari soit inculpé de la haute trahison, condamné et exécuté, et que nos deux familles soient chassées de Séville pour toujours. Ensuite, il lui était plus facile de s'approprier de tous nos biens et possessions. Les amis de nos familles essayèrent de suspendre les procédures de la cour martiale et d'aller défendre mon mari à Madrid, mais en vain… Il fut exécuté très rapidement, le Samedi Saint 1701, par ses anciens compagnons d'armes de la Garde Royale.

La veille de son exécution don Juan écrivit deux lettres. C'était possible grâce à la complicité d'un de ses gardiens, son ancien subordonné et partisan des Habsbourgs. J'appris l'existence de ces lettres grâce à Conchita, la fille qui t'amena ici. Elle est la petite fille de ce gardien qui rendit possible leurs écriture. Conchita reçut ces lettres et apprit mon existence de son père, peu avant sa mort l'automne dernier. Elle vint à Málaga et s'arrangea pour me faire part de leurs contenus…, et me faire déménager ici. Elle est très appréciée par la mère supérieure de cet hôpital, car elle est "ses yeux et ses oreilles" à l'intérieur du palais de l'Alcazár.

La première lettre, assez longue, est une demande de la réhabilitation de sa mémoire. La seconde, plus courte, contient l'adieu à sa famille et les indications pour retrouver un petit trésor caché dans le labyrinthe souterrain de l'Alcazár. Récemment, sur ma demande et avec l'aide du vieux Mateo, Conchita  retrouva la cachette et fit une donation à cet hôpital au nom d'un anonyme parent à moi "qui voulait améliorer mon sort". De cette façon j'eus une "chambre à part" et toi comme ma "dame de compagnie". Conchita viendra assister à ton délivrance et elle apportera les lettres de mon mari.»

 À partir de la mi-mai, je ne pouvais plus m'occuper de sor Valentina. Une des «castillanas» venait me remplacer, mais c'était la période difficile pour la vieille dame et pour moi. Au début de juin, je senti que la délivrance était proche. Sor Valentina me demanda de laisser une bougie allumée pour toute la nuit. Le lendemain matin Conchita entra dans notre cellule. Elle était habillée comme une paysanne andalouse et nous expliqua qu'elle demanda à sa patronne, la vieille tzigane, un congé d'une semaine pour voir sa famille. Elle couchera ici avec les «castillanas» et ne nous quittera qu'après la naissance du bébé. Elle apporta aussi la longue lettre de don Juan et nous la lut le premier soir:

 «Le Vendredi Saint, 11 heures du soir.

 Je suis condamné à mort !…

Oui…; c'est fait!… Je me soumets à cette sentence de la cour martiale…; je suis calme car je ne me sens pas coupable de cet horrible tort dont "ils" m'accusent sur la base des ouï-dire de mauvaises langues, sur la base des témoignages unilatéraux des individus mal intentionnés envers moi, enfin sur la base, qu'il y a déjà plusieurs semaines il fut décidé de sacrifier quelqu'un de notre clan; donc il n'était pas question de me laisser partir.

Je ne suis pas tombé sur le champs de bataille, je n'ai pas été tué par les brigands, alors je meurs des mains de mes collègues!…

Oui, "qu'ils" me tuent… Peut être cela "les" aidera pour faire "leurs" carrières, peut être ce meurtre "leur" aidera de cacher "leurs" propres trahisons et ainsi échapper à la punition…

Peut être "ils" pensent que par ce geste, "ils" anoblirons "leurs" manigances et persuaderons le peuple espagnole "qu'ils" sont les sauveurs et non les pilleurs de notre Patrie…

Non! Bien sur que non! S'il y a encore un peu de justice sur ce monde cela n'arrivera pas. Notre Dieu tout puissant est le meilleur juge. Que le Dieu "les" juge…

J'ai la gorge serré quand je pense à toi ma bien aimée et à mon père. Qu'est-ce que vous allez devenir dans ce monde hostile. Vous allez être pourchassés et bannis comme les proches parents d'un traître ignoble… C'est par la lâcheté et la cupidité "qu'ils" font cela, c'est pour "leurs" avantages personnels et non "par vigilance" comme "ils" clament lâchement.

Je le dis et réaffirme calmement, car je sais que je dis la vérité et je suis sain d'esprit. Je le dit aussi parce qu'il est important qu'un jour la vérité éclate… Je mourrai dans l'espoir que les bons gens réhabiliterons ma mémoire et ainsi permettrons à mes proches de revenir chez eux en paix et exonérés de tout blâme. Ma réhabilitation devrait servir aux générations futures comme rappel de ne jamais tuer un frère innocent.

Je demande pardon à tous ceux que j'aie pu, consciemment ou inconsciemment, offenser. Je les demande aussi de prier pour mon âme.

 Don Juan Carlos Santana, lieutenant de la Garde Royale d'Espagne.

 P.S. Cette lettre a été écrite grâce à l'aide du vrai compagnon d'armes. Il fera de cette lettre ce qu'il jugera opportun.»

 Conchita terminait la lettre en pleurant et nos larmes aussi se mirent à couler. Essuyant les yeux avec sa main valide, sor Valentina dit lentement:

-        Donne-moi cette lettre pour un instant, Conchita.

 Elle regarda longtemps les petites feuilles froissées, déposa sur le papier un baiser solennel et rendit la lettre à Conchita:

-        Moi, je suis vieille et infirme. Garde cette lettre précieusement et transmet sa vérité à ceux qui la méritent, dit-elle en tournant la tête vers le mur.

 Dès l'arrivée de Conchita je ne m'occupais plus de sor Valentina, elle le faisait à ma place. Je sentis les premières douleurs dans l'après-midi et Conchita ne me quitta plus jusqu'à la venue du petit garçon, aux petites heures du matin du 10 juin 1751. Il annonça son arrivée par un grand cri, mais lavé et emmitouflé se calma rapidement et s'endormit aussitôt.

L'accouchement n'était pas trop pénible à l'exception des douleurs très aigus précédant la délivrance. Conchita dirigeait l'action avec une doigté et un calme surprenant pour son jeune âge. Elle me dit par la suite, que j'étais la troisième femme qu'elle aidait à mettre un enfant au monde.

Je me levai le surlendemain et commençai à m'occuper toute seule de mon petit trésor. Je me sentais un peu faible encore, mais Conchita devait retourner bientôt au palais et les «castillanas» ne pouvaient pas venir à tout moment. Sor Valentina m'observait attentivement mais parlait peu et seulement une fois demanda de m’approcher avec le bébé. Elle caressa la petite tête avec sa main valide et lorsque je me redressai, dit avec une mi-complainte, mi-soupir:

-        Je tant rêvais de pouvoir tenir dans mes bras mon propre enfant, et à deux reprises les esprits maléfiques me l'arrachèrent avant terme…"

 À la prochaine, mon cher Jan. Je suis au bout de forces… Je vais dormir un peu.

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Texte ©2009 Krzysztof Jan Serdakowski

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[35] Pabellón de España - long bâtiment semi-circulaire construit pour l’Exposition hispano-américaine de 1929.

[36] Fezik (polonais) - un petit chapeau arabe rond, rouge foncé et muni d’un pompon noir.

[37] Ribat (arabe ou berbère) - un ancien couvent islamique fortifié. Le mot Ribat est à l'origine du nom de la ville de Rabat.

[38] Casbah (arabe marocain) - forteresse.

[39] Fantasia (traduction française d'un mot arabe) - un court galop rituel des cavaliers arabes, s'achevant sur une décharge simultanée de mousquetons anciens.

[40] La médina - quartier arabe dans une ville coloniale française.

[41] Niania (ukrainien et polonais) - nourrice et surveillante des enfants.

[42] Czy tobie mieć krew normalna (mauvais polonais) - Est-ce que tu avoir le sang normal? Elle voulait demander: Avais-tu la menstruation régulière?

[43] Engrossir (expression vulgaire) - devenir enceinte.

[44] … (espagnol) Je suis une espagnole de Séville, la fille d'un marchand capturée récemment par les pirates de Salé et probablement destinée au harem de Moulay Abdallah, le sultan du Maroc. Et toi, qui es-tu?

[45] Muy bien (espagnol) - très bien.

[46] Los Moros (espagnol) - les Maures.

[47] Bâbord (terme marin) - côté gauche d'un navire.

[48] ¡Por aqui! (espagnol) - par ici.

[49] Double économie en Pologne dite «communiste» - le système égalitaire sous l'occupation soviétique (1944-1989) provoqua la création d'un puissant marché noir.  

[50] … (espagnol) Comment va-t-elle, la polonaise?

[51] … (espagnol) Elle se reveille, elle va mieux grâce à Dieu.

[52] Triana - La ville faisant face à Séville de l'autre côté du fleuve Guadalquivir.

[53] Torre del Oro (espagnol) - la tour de l'or.

[54] Puente (espagnol) - pont, ici signifie l'ancien pont flottant (sur les pontons) enjambant le fleuve Guadalquivir et datant du temps des Maures (XII-ème siècle).

[55] ¡Desde luego! (espagnol) - Bien sûr, naturellement.

[56] La Alameda (espagnol) - à l'époque du récit, la place de promenade à Séville, entre le fleuve et l'Alcázar.

[57] La Casa Lonja (espagnol) - ancienne bourse de commerce de Séville.

[58] ¡No madeja do! (espagnol) - la devise de la ville de Séville voulant dire: «Elle ne m'a point abandonné!»

[59] Apeadero (espagnol) - pied-à-terre.

[60] Kasza jaglana (polonais) - le grain de millet, nettoyé, poli et bouilli - un plat paysan polonais.

[61] Navidad (espagnol) - La nativité du Christ, fêtes de Noël.

[62] Tabor cygański (polonais) - le convoi et le campement des tziganes itinérants.

[63] Wigilia (polonais) - un souper traditionnel réunissant la famille le 24 décembre, à la lueur de la première étoile apparue dans le ciel. 

[64] Kolędy (polonais) - les chants populaires glorifiant la natalité du Christ, chantés en famille et dans les églises à l'occasion de Noël.

[65] Santa Inquisición (espagnol) - Sainte Inquisition existait en Espagne jusqu'au XIX-éme siècle.

[66] Sor (espagnol) - sœur, religieuse.

[67] «Le chemin des juifs» - un passage clandestin à travers plusieurs maisons du quartier Santa Cruz, un ancien getho juif - la Juderia.

[68] El Giraldillo (espagnol) - la girouette, ici l'immense statue de la Foi (4 m de hauteur) installée au sommet de la Giralda et tournant sur elle-même pour indiquer la direction du vent.

[69] Inch Allah (arabe marocain) - Si Dieu le veut.  L'expression communément utilisé par les musulmans.

[70] Dziadzio ksiądz (polonais) - grand papa prêtre, expression utilisée dans la famille.

[71] Boże Narodzenie (polonais) - Noël.

[72] Nowy Rok (polonais) - Nouvel An, Nouvelle Année.

[73] Wiorsta (polonais) - ancienne mesure de distance à l'est de la Pologne et en Russie = 1.067 km.

[74] Ojcze Nasz, któryś jest w Niebie, bądź wola Twoja… (polonais) - Notre Père, qui est aux Cieux, que ta volonté soit faite…

[75] Tartak (polonais) - scierie.

[76] Las viejas solteronas (espagnol) - les vieilles filles (célibataires).

[77] Castilla la Vieja (espagnol) - Vieille Castille, une province d'Espagne.

[78] La vieja malvada (espagnol) - la vieille sorcière.

[79] La médina - le quartier arabe dans une ville coloniale française.

[80] … (polonais) - Bizous pour tout le monde.

[81] … (polonais) - Je t'embrasse aussi bien fort et que la Mère de Dieu te protège.

[82] Castillanas (espagnol) - Venant de la Castilla la Vieja.

[83] Wielkanoc (polonais) - Pâques.

[84] Semana Santa (espagnol) - Semaine Sainte.

[85] Barbarie - (d’où vient probablement le mot «berbère») le nom donné aux pays du Maghreb (Nord de l'Afrique) par l'Europe chrétienne de l'époque.

[86] "Les vingt-deux couronnes" - les provinces et territoires sous la domination de l'Espagne.