Jemâa el Fna ... III

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... ou la réunion des trépassés

Chapitre huitième

Avant-propos    La Koutoubia    Le tremblement    Le Sud    Les tourments    Les luttes    L'espoir    Sor Valentina    La Giralda    La liberté    La réunion ...

 La Giralda

 Le jour du départ arriva. Lundi matin, le treize juillet 1970, Jan quitta Kénitra en direction de Tanger et y arriva deux heures avant le départ du traversier pour Algeciras. La traversée fut agréable et encore le même jour il prit la route vers Madrid, planifiant d'aller le plus loin possible et de s'arrêter pour la nuit sur un des nombreux campings des environs de la capitale. C’est qu’il fit.

 Le paquet de lettres de sa mère ne l'attendait pas au Bureau de Poste de Madrid, sur la place de la Cibeles. D'ailleurs, il n'y avait aucun courrier pour lui. C'était une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, parce que l'absence d'un télégramme de Felicja signifiait que tout allait bien et qu'elle arrivera jeudi. La mauvaise, parce qu'il ne lui resterait pas beaucoup de temps pour lire la fin du récit de sa mère.

 En revenant de la Poste il passa devant la vitrine d'une agence de voyage. Il s'arrêta attiré par une grosse affiche montrant un train moderne sortant d'une gare. Les grandes lettres formant les mots: Madrid - Irún, semblaient s'envoler des panneaux accrochés aux bords des voitures. En bas de l'affiche une inscription invitait: Viajar en tren de lujo para Francia[87]. Une idée soudaine traversa son esprit. Il entra dans l'agence et demanda en français à une jeune demoiselle:

-        J'attends ma famille qui doit arriver de Paris par le train du début de l'après-midi jeudi prochain. Doivent-ils changer le train à la frontière?

-        Oui, ils doivent à Irún, car les rails de notre réseau ferroviaire sont plus espacés que ceux du réseau français, de répondre en bon français la belle espagnole.

-        À quelle heure arrive-t-il à Irún ce train de Paris, et est-il possible d'intercepter les passagers à la gare?

 La jolie demoiselle consulta un livre et répondit avec grand sourire:

-        Le train français arrive à Irún à cinq heures trente et les passagers doivent descendre, passer par le contrôle de passeports et la douane, et monter dans le train de Madrid avant six heures vingt, l'heure de son départ. Vous pouvez acheter un laissez-passer et attendre votre famille sur le quai de départ.

-        Merci, mademoiselle, cela nous permettra de visiter quelques endroits du nord d'Espagne, et j'ai suffisamment de temps pour me rendre à Irún pour le seize du matin. Nous ne sommes que le quatorze aujourd'hui. Muchas gracias señorita[88].

 En marchant vers la voiture Jan songea brièvement au bon sens de cette décision…, mais il n’hésita pas très longtemps. Il fallait partir sans trop tarder car il y avait plus de cinq cent kilomètres de Madrid à Irún…, et tant pis pour le récit de sa mère… Il le lira après.

 Il revint au camping, replia sa tente et après avoir mangé deux sandwichs dans un petit restaurant, quitta Madrid au début de l'après-midi. Il s'arrêta à Burgos pour souper et arriva à San Sebastián vers dix heures du soir. Il suivit les indications et trouva un camping et une place pour sa tente.

 La veille de la «grande arrivée» il se leva tôt et alla à Irún pour «une répétition». Il acheta un laissez-passer, entra sur le quai, localisa le train de six heures vingt pour Madrid et attendit l'arrivée des passagers du train français. Il regardait passer la foule d'un endroit d'où il ne pouvait pas manquer les siens. Il revint à San Sebastián, flâna quelques heures au bord de la mer et rentra sur le camping au début de la soirée.

 Le lendemain il arriva à la gare d'Irún vers cinq heures du matin. Le train pour Madrid n'était pas encore sur le quai. Il s'assis sur un banc et essaya d'imaginer combien grandirent les enfants?… Comment était habillait Felicja?… Vers cinq heures trente, le train vide pour Madrid recula lentement en position et les gens du train français commencèrent à arriver vers cinq heures quarante cinq. Vers six heures dix, le dernier passager, un homme avec une énorme valise, passa et à six heures vingt précises le train quitta lentement la gare. La famille de Jan n'était pas arrivée!

 Incrédule, il regarda le train s'éloigner et ne sachant pas trop quoi faire retourna dans le hall de la gare et s'arrêta devant le grand tableau indicateur. Soudain il figea! En direction de Madrid, juste avant l'heure du train de six heures vingt, marquée en noir, il y avait l'heure d'un train de minuit et demi, marqué en rouge et suivi du mot «express». «Mon Dieu, s'écria-t-il, et s'ils prirent ce train!?».

 Il alla rapidement vers un homme en uniforme de cheminot et demanda à voir le chef de la gare. L'homme ne comprit pas immédiatement et Jan dut répéter plusieurs fois. Finalement il fut conduit au bureau d'un gentil espagnol grisonnant, coiffé d'un képi rouge. Le chef parlait un peu de français et Jan apprit que les passagers de l'express ne changent pas de train et que les contrôles policier et douanier se font dans les compartiments. C'est le train français qui change les roues et devient le train espagnol. Le chef était très fier de cet exploit technologique, apparemment unique en Espagne. À l'heure qu'il était, l'express approchait déjà la Estación del Norte de Madrid!

 Il était possible que Felicja, voulant s’épargner les troubles et le reveil des enfants, acheta les billets pour l'express et ne connaissant pas l'initiative de Jan, arrivait à Madrid en toute confiance que Jan viendra jeudi prochain à leur rencontre au début de l'après-midi. «Mon Dieu, quoi faire?» Il marcha nerveusement quelques minutes, puis revint au bureau du chef et demanda s'il ne pouvait pas avertir de cette situation quelqu'un à la gare de Madrid et lui demander de laisser une note pour sa femme au bureau de l'information. Le gentil espagnol promit de faire son possible.

 Jan retourna au camping, replia sa tente en toute hâte et prit la route vers Burgos et Madrid. Il roula à plus de cent cinquante kilomètres à l'heure. Quelques kilomètres avant Burgos il remarqua que la température du moteur monta dangereusement. En s'arrêtant sur la prochaine station d'essence il vit les nuages de vapeur se dégager d'en dessous du capot et il fallut attendre plusieurs minutes avant d’ouvrir le radiateur car l'eau bouillait à l'intérieur. Il dut ajouter beaucoup d'eau, plus que la moitié du radiateur. À une cinquantaine de kilomètres de Madrid le problème se manifesta à nouveau. Il ajouta encore de l'eau et continua la route. Il arriva à Madrid vers quatre heures de l'après-midi et se dirigea immédiatement à la Estación del Norte.

 Personne ne l'y attendait et il n'y avait aucun message pour lui au comptoir de l'information, ni de Felicja, ni du gentil chef de la gare d'Irún. La vendeuse du kiosque à journaux, situé tout près, se souvenait d'une jeune étrangère avec deux enfants qui attendait longtemps son mari, mais elle ne savait pas où elle alla. En consultant le tableau de départs et d'arrivées Jan apprit, qu'un train de passagers quitta Madrid pour Algeciras à quinze heures et arrivera à la destination vers minuit.

 Il était plus que probable que Felicja décida de continuer le voyage vers le Maroc. Constatant que Jan ne vint pas à la rencontre, elle aurait pu conclure qu'il n'obtint pas son visa pour entrer en Espagne. Il fallait donc vérifier encore à la poste, car il était aussi possible que son départ de la Pologne fut retardé pour une raison quelconque et, dans ce cas, elle aurait du envoyer deux télégrammes: un à la «poste restante» de Madrid, et l'autre à son bureau de Kénitra.

 Il alla à la Poste et trouva la grosse enveloppe de sa mère, mais aucun message de sa femme. Ainsi tout indiquait que Felicja continuait le voyage et que demain matin elle prendra le traversier pour Tanger et quittera l'Espagne. Il n'y avait pas d'autre explication dans son esprit en ce moment.

 Décidé, il revint à la Estación del Norte, trouva le bureau du chef et obtint d'un cheminot gradé la promesse qu'un message sera envoyé à la gare d'Algeciras pour avertir sa femme de: ne pas quitter l'Espagne, lui laisser un message au comptoir d'information et louer une chambre dans un hôtel.

 Sans perdre le temps, il mangea quelques sandwiches et prit la route vers le sud, mais il était déjà près de sept heures du soir et il voyagea beaucoup moins rapidement. Fatigué et tendu il craignait d'avoir un accident ou d'endommager le moteur qui chauffait toujours et le forcait de s'arrêter tous les cent kilomètres environ pour ajouter de l'eau au radiateur.

 S'approchant de Grenade il ne pouvait plus conduire. Il s'arrêta près d'une station d'essence et dormit quelques heures sur le siège rabattit. Il arriva à Algeciras vers dix heures du matin, le 17 juillet.

 À la gare il trouva la confirmation que son message de Madrid fut reçu et diffusé plusieurs fois par les haut-parleurs, mais personne ne se présenta. Désespéré il se rendit à l'embarcadère des traversiers et apprit que le premier navire quitta le quai à huit heures du matin. Là aussi, un employé se souvenait d'une jeune étrangère avec deux enfants et deux grosses valises qui prit place sur le pont supérieur.

 Jan revint dans la voiture complètement abattu. Pour relaxer, il alla en ville et s'assit dans un bistro. Un aromatique café et quelques croissants lui remontèrent un peu le moral. Il lui restait la dernière vérification à faire avant de quitter l'Espagne: envoyer un télégramme avec la réponse prépayée à son bureau de Kénitra afin de vérifier l'arrivée éventuelle de sa famille. Si Felicja était déjà au Maroc, elle devrait arriver à Kénitra dans l'après-midi et aller au bureau pour obtenir la clef de l'appartement de Jan. Il se rendit donc à la Poste et envoya ce télégramme; il ne lui restait que d'attendre la réponse.

 Il trouva le camping, installa sa tente et s'endormit pour le reste de la journée. Le lendemain, après le petit déjeuner tardif, il ouvrit la grande enveloppe de sa mère, réçue à la «poste restante» de Madrid, et commença la lecture:

 Mon cher Jan,

Conformément à ton désir je n'enverrai plus des lettres séparées à ton bureau, mais l'ensemble à la «poste restante» de Madrid. J'espère que je serais en mesure de tout raconter. Il ne me reste pas beaucoup de temps, un peu plus que deux semaines seulement. Alors, revenons au passé:

 "… Je reprenais rapidement mes forces et recommençai à m'occuper de sor Valentina, mais un problème se manifesta: je ne pouvais que difficilement nourrir mon bébé. Conchita usait tout son savoir pour augmenter mon allaitement, mais cela ne semblait pas suffisant. Je devais lui donner aussi du lait de chèvre, que les «castillanas» m'apportaient irrégulièrement.

Au début de juillet, lorsque j'étais occupée à laver Krzyś, un prêtre entra dans notre chambre suivi de sor Augustina et de Conchita. J'étais tellement surprise par cette visite inattendue que je figeai au dessus de la cuvette. Sor Valentina dit rapidement:

-        Nous quittons cet hôpital. Je ne t'avais pas encore parlé, car nous avions quelques difficultés à trouver un logis avec la vue sur la Giralda; c'est fait et nous déménageons demain. Mais avant, sur la demande de la mère supérieure, nous devons baptiser ton enfant…, à propos, comment s'appellera-t-il?

 Je sortis Krzyś de l'eau, posai sur le lit et l'emmitouflai dans un drap. Me relevant lentement, je tournai la tête vers sor Valentina et bégayai:

-        Euh…, je ne sais pas quoi dire…, je n'étais pas préparée. Je l'appelle Krzyś, ce qui correspond au prénom espagnol de Cristobal, mais…, où déménageons-nous?

-        Nous allons habiter dans le quartier Santa Cruz…, je t'expliquerai tout cela plus tard. Maintenant nous devons procéder au baptême, padre Joachimo ne peut pas attendre longtemps. Pourrais-je être la marraine de Cristobal?

-        Oui, bien sur, c'était mon désir de vous le demander, répondis-je.

 Padre Joachimo me demanda le deuxième prénom pour l'enfant, mais je n'en avais pas. En Pologne, l'on baptisait rarement de deux prénoms. Encore prise au dépourvu, je balbutiai:

-        Juan…, je pense…

 Cristobal-Juan fut baptisé au dessus de la cuvette en faïence posée sur le lit de la marraine; les témoins étaient sor Augustina et Conchita. Immédiatement après la brève cérémonie padre Joachimo et sor Augustina quittèrent notre chambre, mais Conchita resta un peu plus longtemps. Krzyś poussait des cris joyeux, mais bientôt il se mit à pleurer et je dus me pencher au dessus de lui. En me relevant je vis Conchita chuchoter dans l'oreille de sor Valentina. Bientôt, elle s'en alla aussi et nous restâmes seules.

Dans la soirée sor Valentina m'appela près d'elle et dit:

-        Conchita reviendra dans la nuit avec des hommes et un chariot. Ces hommes me transporterons dans notre nouvel appartement. Nous ne pouvons pas partir ensemble, car cela peu attirer l'attention indésirable. Prends maintenant Cristobal et va dans l'une des chambres d'à côté. Conchita viendra te chercher dès qu'elle finira avec moi.

 Tout se passa comme prévu et quand le soleil fit son apparition, nous admirâmes les jeux de l'ombre et de la lumière sur les reliefs de la Giralda. Nous pouvions la voir toute entière, encadrée par les façades des anciennes maisons de la Juderia[89].

L'appartement était au premier étage, petit, mais confortable. Il y avait un vestibule, une pièce carrée muni d'un âtre et deux chambres: l'une pour sor Valentina et l'autre pour moi et Krzyś. Les quelques meubles étaient rustiques, mais homogènes et semblaient sortir du même atelier. La Giralda était visible de nos deux fenêtres, sans vitres, mais munies des jalousies. C'est sor Valentina qui la voyait directement. Moi, je devais me pencher au dessus du parapet.   

Conchita revint le lendemain en compagnie d'une autre jeune femme, Juanita, qui venait d'avoir un bébé mort à la naissance et s'offrait comme la nourrice pour Krzyś. Elle habitait dans le quartier et pouvait venir à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pour Juanita et les autres gens, je fus présentée comme une jeune veuve s'occupant de sa vieille tente infirme. «Officiellement», nous arrivâmes récemment de San Sebastián où habitait la famille de mon défunt mari, perdit en mer.

Les premières semaines furent celles d'adaptation à la nouvelle vie. Juanita venait non seulement pour allaiter Krzyś, mais aussi pour faire notre marché et notre cuisine. Moi, je continuais de m'occuper de la vieille dame. Durant mes fréquentes nuits blanches de cette époque, je pensai souvent à mon destin bizarre et cette liberté inespérée, mais j'attendais patiemment que sor Valentina décide d'elle-même m'en donner quelques explications, comme elle le promit le jour du baptême.

Un soir, vers le milieu d'août, elle me demanda de s'assoire sur son lit. Prenant ma main et la caressant doucement, elle commença son récit par un longue monologue:

-        Nous sommes ici, María, grâce à la sagesse et prévoyance de mon mari qui sut cacher un petit trésor dans le labyrinthe souterrain de l' Alcazár. Conchita en a sorti une bonne partie et a payé ce logis pour quelques années d'avance. Derrière l'âtre, dans la pièce où tu prépares les repas, il y a une cachette avec suffisamment de pièces d'or pour assurer notre subsistance pour la même période. Moi…, je serai probablement morte avant, toi et Cristobal…, vous devrez alors vous débrouiller tout seuls. Conchita reçut et lut les deux lettres de mon mari au chevet de son père mourant. Elle lui jura d'utiliser l'argent caché pour améliorer mon sort et tenter de réhabiliter la mémoire de mon époux. Et tu vois, ¡No madeja do![90] Aujourd'hui je voudrais te parler des temps anciens, mais avant d'y plonger, je te raconterai brièvement le reste de ma triste vie actuelle:

 «En arrivant au couvent de Málaga, je fus affectée aux tâches les plus difficiles: lavage de planchers, lavage de vaisselle, vidange de pots de nuit et les semblables. Étant en "état de grâce", il m'était de plus en plus difficile de les accomplir.

Lorsque mon ventre commençait à s'arrondir, une novice m'apporta une potion brunâtre en disant: "C'est de la part de la mère supérieure pour soulager tes maux de cœur". J'étais surprise de cette "bonté", mais je ne soupçonnai point la trahison. La nuit, je fus prise des violentes douleurs et je perdis mon enfant dans une mare de sang. Je demeurais inconsciente pendant plusieurs jours et manquais des forces durant plusieurs semaines, mais, je survécus et recommençai à travailler, probablement à l'encontre des souhaits de la mère supérieure.

Les années se suivirent, les unes semblables aux autres. J'étais déjà dans la trentaine avancée quand un autre événement tragique survint, et celui-ci me cloua au lit pour toujours. Cela se produisit un avant-midi de printemps. Je reçus l'ordre de nettoyer la chambre froide souterraine où l'on entreposait les viandes.

Occupée à déplacer une demi carcasse de porc je ne pas entendis l'arrivée du jeune apprenti boucher, Alberto, un de rares hommes admis occasionnellement à l'intérieur de notre couvent. Soudain, je sentis l’haleine d'ail tout près de mon oreille et je sursautai en tournant la tête. Le visage d'Alberto, déformé par une grimace, était tout près du mien, et sa main soulevait déjà nerveusement mes jupons. Je voulus protester, me débattre, mais en vain. Il accomplit son acte rapidement, remonta le pantalon et soulevant ma tête d'une main, secoua l'index de l'autre en articulant lentement:

-        Tu m'a pas vu ni connu, hein?

 En ce moment nous entendîmes un bruit et quelqu'un entra dans la pièce. Alberto figea un instant, puis s'éloigna rapidement en se faufilant entre les carcasses d'animaux suspendues au plafond. En sortant à mon tour, je croisai le regard perçant d'une jeune novice. Comble de malheur, cette brève intrusion masculine s'avéra "fructueuse", j'étais à nouveau "en état de grâce".

Une fois de plus, dès que mon ventre commençait à s'arrondir, quelqu'un s'arrangea pour le faire disparaître. Un soir, lorsque je descendais un escalier obscur avec les bras chargés du linge séché au grenier, quelqu'un me poussa dans le dos et je dégringolai les marches comme un sac de farine perdant rapidement la connaissance.

Lorsque je me réveillai deux jours plus tard, mon ventre était plat à nouveau…, et je ne pouvais plus bouger mes jambes; j'étais paralysée pour la vie. Je fus placée dans une aile pour les infirmes et les vieillardes, mais j'étais assez bien traitée. J'ai l'impression que quelqu'un veillait sur moi et payait pour les meilleurs soins à mon égard. C'est fut probablement la seule raison de ma longévité. Était-ce le père de Conchita? Je le pense, mais Conchita n'en sait rien…»

 Sor Valentina marqua une pause, puis changeant le ton me donna un avertissement:

-        Mais même ici nous ne sommes pas à l'abri du danger. Travaillant à l'Alcazár, Conchita n'est pas seulement «les yeux et les oreilles» de sor Augustina, mais aussi les miennes. Doña Dolorès ne doit absolument pas apprendre qui je suis et que je vis tout près d'elle, ce serait très dangereux pour nous deux. Notre roi[91] est un souverain sage et juste, quoique Bourbon, et il n'apprécierait certainement pas dans sa cour une telle hypocrite, s'il savait tout sur les agissement de la famille Muñoz durant la guerre de succession… Mais, il est loin, et moi, je suis vieille et infirme. C'est pourquoi, tu ne dois jamais parler de moi aux gens que tu ne connais pas, en faite à personne! Seule Conchita m'est entièrement dévouée. Fie toi seulement à elle.

 Sor Valentina marqua une autre pause, soupira et dit:

-        Revenons maintenant au passé plus lointain, mais bien plus glorieux pour ma famille…"

 Je sors de mon récit pour quelques instants, car une coïncidence étrange me fait réfléchir. Souviens-tu Jan de notre promenade à Marrakech à la veille du tremblement de terre? Oui? Alors tu devrais te rappeler le récit de notre guide marocain, Rachid, et l'histoire de son ancêtre, Rachid ben Ali. Et voilà que cette légende revienne de la bouche de la vieille sor Valentina:

 "… «…Après l'exécution de Rachid ben Ali, le sultan Abou Youssef Yacoub cessa de voir Lalla Zohra et ordonna de la surveiller. Il voulait savoir si la liaison avec son maître d'azulejos fut "fructueuse". Effectivement, après quelques semaines, on lui annonça que sa femme attendait un enfant. Il patienta jusqu'à la naissance du garçon et n'ayant trouvé aucune ressemblance avec lui-même[92], décida de l'éliminer secrètement par ses eunuques dévoués.

Mais Lalla Zohra avait plus d'emprise sur les castrés que le sultan. Elle s'arrangea pour faire sortir son enfant vivant du palais et le remplacer par le cadavre d'un autre garçon, récemment décédé. Elle envoya le petit Idriss à Isbiliya où il fut placé dans le harem de l'architecte mauresque Ali ben Gomara. Idriss grandissait avec el Quasr[93], le futur palais royal d'Alcazár, et la grande mosquée Jemâa Mukyarrim, l'emplacement de la future cathédrale de Séville. Son nouveau «père» savait à peine qu'une de ses concubines avait récemment mis au monde un garçon nommé Idriss.

Un grand événement eut lieu au milieu d'été 1195. Pour contenir la menace chrétienne, le sultan organisa une expédition contre «les infidèles» et les vainquit près d'Alarcos[94]. Il retourna en grande pompe à el Quasr d'Isbiliya et prit le titre d'El Mansour[95].

Le souvenir de cette journée glorieuse se grava profondément dans la mémoire du petit Idriss. Il transmit à ses enfants l'image grandiose du souverain, qui, assis sur un cheval blanc, apparut au sommet du minaret inachevé et salua la foule des fidèles massée à ses pieds…»

 Sor Valentina s'interrompit à nouveau, puis montrant le contour de Giralda se dessinant clairement sur le ciel éclairé par la pleine lune, dit doucement:

-        Je suis heureuse pour la première fois depuis les décennies, María. Ici, je n'ai plus peur, je ne suis plus obligée de jouer idiote et je peux m'endormir et me réveiller en admirant le chef-d'œuvre de mes ancêtres. Et c'est grâce à la prévoyance de mon mari… Mais revenons aux temps anciens:

 «… Quelques années plus tard, Yacoub el Mansour tomba malade et mourut dans sa Kasbah de Marrakech et son fils, Mohamed en Nasir, hérita le trône. Il demeura à Marrakech et s'occupa surtout d'el Mahreb[96] et de l'Ifriquiya[97], laissant El Andalous à son gouverneur. Après la mort de Yacoub, Lalla Zohra demanda la permission d'aller séjourner à Isbiliya. Idriss avait dix ans déjà et la mère naturelle voulait veiller personnellement sur les destinées de son fils. Idriss vivait toujours dans el Quasr, avec la famille d'Ali ben Gomara, mais étudiait avec les meilleurs professeurs et on le préparait pour devenir le gouverneur de la ville.

L'été de 1212 fut marqué par la grande défaite d'El-Iqab[98]. Ce désastre déclencha la décadence des Almohades et par la suite les Maures ne furent plus en mesure d'entreprendre des expéditions significatives contre les chrétiens. Lorsque le sultan défait revint à Isbiliya, il chercha à tranquilliser les sujets bouleversés au moyen d'un message, où il cacha la vérité sous des fleurs de rhétorique. Mi abuelo[99] gardait dans sa bibliothèque un manuscrit très ancien et le lisait souvent à haute voix; nous le connaissions tous par cœur:

 "Mohamed en Nasir quitta Isbiliya pour rencontrer le roi chrétien, Alfonso, à la tête des contingents qui n'étaient pas disposés à combattre car il avait cessé de leur payer les soldes et ne leur en donnait que des acomptes parcimonieux; il avait, par ailleurs, mécontenté ses troupes en faisant mettre à mort le commandant d'un château fort à qui il avait fait grief d'avoir livré cette forteresse aux chrétiens, et sans avoir voulu entendre sa défense; il avait également éconduit les chefs des contingents andalous du salon où il recevait ses familiers, afin de leur marquer son ressentiment.

D'autre part, le reste de l'armée fut l'objet d'une trahison des chrétiens, qui tout en annonçant publiquement une suspension d'armes, agirent tout au contraire. Ils firent bientôt par se mêler, sans que ceux-ci s'en rendissent compte, aux musulmans; ces derniers ne tardèrent pas à s'enfuir en essuyant une déroute sans précédent."

 C'était le début de la fin de notre grandeur en El Andalous. Mohamed en Nasir n'était pas digne de son illustre père. Ensuite, il retourna à Marrakech…, pour ne jamais plus en sortir.

Profitant de la situation et avant que le souverain ne quitte Isbiliya pour Marrakech, Lalla Zohra lui suggéra de nommer le jeune Idriss au poste du nouveau khalifa[100] de la ville. Mohamed hésita, consulta son vizir, mais finalement accepta la requête de sa mère.

Pendant les premières années, Idriss était secrètement dirigé par elle et ce fut sur la suggestion de Lalla Zohra qu'il renforça les systèmes de défense de la ville. Il décida de bâtir deux tours solides, de deux côtés du Guadalquivir, et de les relier ensemble: par une muraille avec el Quasr, et par une lourde chaîne à travers le fleuve. Ainsi, le khalifa pouvait contrôler le mouvement des navires et avoir toujours l'accès sécuritaire au port. La tour du côté d'Isbiliya devint plus tard la fameuse Torre del Oro[101].

Un autre élément important pour la défense fut réalisé sous terre. C'était le passage souterrain reliant El Quasr à la Jemâa Mukyarrim. C'est dans ce passage que mon mari cacha son petit trésor…»

 Visiblement fatiguée, sor Valentina tourna la tête vers le mur. Elle allait dormir et ne dira plus rien ce soir. Je refermai les volets des jalousies et sortis doucement pour regagner ma chambre et Krzyś endormi..."

 Jan arrêta de lire car il ne sentait plus le bras. Le cou lui faisait mal aussi et sa montre indiquait presque neuf heures du soir. Il lisait tout l'après-midi, lentement, en revenant souvent dans le texte.

 Quel histoire! Il avait l'impression de faire un voyage dans le temps. Le récit de Rachid, le guide de Marrakech dont il se souvenait parfaitement, continuait tout naturellement dans l'écriture de sa mère. Il sortit de la tente, marcha quelques minutes, puis revint et reprit la lecture:

 " … Ma vie se stabilisait lentement. Juanita continuait d'allaiter Krzyś et nous apportait les provisions, mais moi, je commençai déjà à préparer nos repas et laver notre linge sur la petite cour arrière de la maison. Au début, j'étais observée avec curiosité par les autres femmes, mais graduellement leur intérêt à mon égard diminua et je devins une autre domestique qui riait et parlait de tout et de rien, mais jamais de ce qui se passait dans la famille qu'elle servait. L'intérieur du foyer familial était sacro-saint à Séville.

 Plusieurs mois passèrent et le premier Boże Narodzenie[102] de Krzyś arriva. Je rêvais d'avoir un sapin, mais je ne savais pas comment m'en procurer ni de quoi le décorer, cette coutume n'étant pas connue à Séville. Conchita m'expliqua que les enfants d'ici attendent l'arrivée des Rois Mages et ce sont eux, et non le Saint Nicolas, qui apportent les présents.

Sur ma demande, elle apporta une branche de cyprès que je mise dans une cruche remplie d'eau. Avec quelques chiffons et morceaux de paille, je confectionnai une chaîne décorative et la fixai en spirale sur «l'arbre». Au sommet brillait une petite étoile argentée faite d'un morceau d'étoffe que Conchita découpa secrètement quelque part au palais.

Juanita observait la bizarre décoration avec curiosité, mais ne la commentait pas. Toutefois, avant de s'en aller la veille des Rois Mages, elle me raconta cette histoire:

  «Il vivait une fois à Séville un petit garçon qui rêvait de posséder un mulet et de voyager à travers le vaste monde. Il n'avait aucun espoir d'en recevoir, car ses parents étaient très pauvres.

Une nuit, il rêva qu'un Maure à la peau sombre, barbu et avec un turban sur la tête, se pencha au dessus de son lit et déposa un baiser sur sa joue. Le lendemain matin, en se regardant dans le miroir d'eau de la fontaine du patio, il aperçut une tache noire sur sa joue et à côté de son visage le reflet d'un magnifique mulet, tout préparé pour un long voyage. Incrédule, il se frottait encore les yeux, lorsqu'il entendit une voix:

-        Voilà ton souhait exaucé. Part à la découverte du monde, mais commence par la Cour des Lions de l'Alhambra. Tu dois ensuite clamer sa beauté partout où tu passera. C'est Boabdil, le dernier maître d'Alhambra, qui te le demande!

 Et le petit garçon partit vers Grenade le jour des Rois Mages. Ses parents racontèrent à tout le monde que les trois souverains vinrent la nuit pour offrir le présent convoité à leur garçon et que c'était le Roi Balthazar, un noir comme Boabdil, qui laissa la marque sombre sur sa joue.

Depuis, tous les enfants de Séville attendent impatiemment le 6 janvier et laissent leurs souliers sur les patios le soir de la veille. Leurs parents s'arrangent pour que les souliers soient remplis des présents et que les tâches noires apparaissent sur les joues des enfants.» …"

  Le télégramme prépayé arriva de Kénitra le 19 juillet vers midi. Jean-Pierre, le topographe, l'informait que sa famille ne quitta pas encore la Pologne et qu'elle le fera avec une semaine de retard, à cause des visas. Ils arriverons à Madrid le jeudi 23 juillet, par le train de midi trente. Il ajouta que le télégramme de Felicja arriva au bureau le dix-sept juillet, mais fut enregistré à Varsovie le quatorze.

 Maintenant Jan comprenait pourquoi il ne trouva aucun message de sa femme à la «poste restante» de Madrid. Pour une raison obscure, les télégrammes ne furent pas envoyés immédiatement par la poste polonaise. À cause de cette lenteur administrative et de sa débordante imagination, il traversa l'Espagne deux fois à la poursuite d'une «jeune étrangère avec deux enfants», qui…, ne commença même pas son voyage!

 Il lui restait quatre jours d'attente, mais il fallait revenir à Madrid. «Je pourrais, peut-être, m'arrêter en route et voir les places décrites par maman», murmura-t-il à lui-même. Au début de l'après-midi il replia la tente et partit en direction de Séville.

 Le 20 juillet 1970 était une journée splendide, comme presque toujours dans cette ville. Il se leva sans hâte, acheta quelques brioches dans un petit casse-croûte et les mangea avec du café instantané à l'ombre d'un eucalyptus géant. Il feuilleta en mangeant les pages consacrées à Séville dans l'épais «Guide Bleu» sur l'Espagne, mais ne trouva aucune mention au sujet d'el Hospital de Santa Marta. Intrigué, il décida d'aller voir sur place avant de reprendre la lecture du récit.

 Il gara la voiture à la même place qu'il y a un an, sur l'Avenida de Isabel, devant la Plaza de España. De là, il marcha vers la cathédrale et la Plaza del Triumfo. Il tourna à gauche et s'arrêta près d'une fontaine, entre la majestueuse Giralda et un édifice aux murs blanchis à la chaux. «Mon Dieu, quelle merveille», s'exclama-t-il en levant la tête sur la vénérable tour mauresque. La partie du bas rappelait beaucoup la Koutoubia de Marrakech, mais semblait plus riche, plus raffinée.

 Il se tourna dans la direction opposée et s'approcha de l'édifice aux murs blanchis. C’est ici, que selon le récit de sa mère, devrait se trouver el Hospital de Santa Marta. Il s'arrêta devant une imposante porte flanquée des colonnes doriques et lut l'inscription sur une plaque de bronze: Convento de la Encarnación. Sur la plaque il n'y avait pas des heures d'ouverture et la grande porte était fermée. Apparemment, ce n'était pas un endroit ouvert au public.

 Il fit un tour du quartier, passa devant les murs de l'Alcazár, admira l'immensité de la cathédrale, mais au lieu d'entrer et visiter les intérieurs de ces chef-d'œuvres, il acheta un guide détaillé de la vieille Séville et revint au camping. La suite du récit l'appelait irrésistiblement.

 Avant de continuer la lecture, il feuilleta le nouveau livre et trouva que l'édifice actuel del Convento de la Encarnación était relativement nouveau. Il fut bâtit par un architecte français durant l'occupation de l'Espagne par le Napoléon I-er.

 Cet architecte trouva que l'ancien édifice, abritant justement el Hospital de Santa Marta, «étouffait» l'harmonie architecturale des lieux. Il ordonna sa démolition pour «oxygéner» le vieux quartier. Plus tard, la congrégation des Sœurs de la Encarnación bâtit un nouvel édifice, mais sa vocation hospitalière disparut à jamais.

 L'excitation de Jan grimpa de plusieurs crans, car sa mère «savait»! Les détails historiques peu connus concordaient avec son récit et une idée soudaine lui traversa l'esprit: «Et si j'allais tout de suite à Grenade pour voir la Cour des Lions à l'Alhambra…  Je pourrais y passer deux nuits sur un camping et terminer le récit avant de repartir pour Madrid la veille de leur arrivée». Il mangea le contenu d'une boite de «ravioli», replia la tente et partit dans la direction de Grenade. Il y arriva après le coucher du soleil, s'installa sur le camping municipal et se coucha très tôt.

 Le lendemain il alla en ville, monta la calle de Gomerez et stationna non loin de la Puerta de las Granadas, donnant l'accès au Passeo de la Alhambra et la majestueuse forteresse mauresque. Jan savait qu'il ne pouvait pas visiter beaucoup d'endroits, mais il voulait voir cette fameuse Cour des Lions, si chère à Boabdil, ce dernier sultan maure en el Andalous. Le plan de la forteresse en main, il se dirigea vers le palais de Charles V, le contourna, et entra dans le Patio de los Mirtos. Il eut le souffle coupé. Quelles splendeurs!… Puis il traversa la petite sala de los Moçarabes et entra dans le Patio de los Leones[103].

 En contemplant l'harmonie parfaite des arches du patio, il entendit la voix forte d'un guide parlant en français. L'homme parlait du plus poétique livre jamais écrit sur l'Alhambra, celui intitulé: «Contes de l'Alhambra», par Washington Irving[104]. Il mentionna aussi que le volume était disponible dans la boutique des souvenirs à la sortie du palais.

 Jan acheta la version française et se promit solennellement de revenir à Grenade avec la famille et visiter plus à fond ces splendeurs de la dernière capitale mauresque d'El Andalous. Il revint au camping dans l'après-midi et après avoir réchauffé et mangé une autre boite de «ravioli», ressortit le récit de Maria: 

 "… Ma vie continua ainsi pendant deux autres années. Je m'occupais de sor Valentina et de Krzyś. Depuis un an je sortais beaucoup plus à l'extérieur, car Juanita cessa d'allaiter mon bébé et ne venait plus tous les jours. Conchita nous rendait les visites régulièrement, mais uniquement après le couché du soleil. Il y avaient cependant des exceptions. L'été dernier, elle vint un dimanche matin et nous allâmes ensemble à la messe, à l'église Santa Cruz. En revenant, elle me dit craindre pour la santé de sor Valentina:

-        Il me semble qu'elle n'a pas pour très longtemps, mais ne crains rien, tout est prévu pour la suite.

 Deux jours après la Navidad de 1753, sor Valentina me demanda de m'assoire près d'elle et dit sans préambule:

-        Je sens que la fin de ma vie s'approche. Ce n'est pas pour tout de suite, mais pour bientôt. Je te préviendrai la veille. Aujourd'hui, je voudrais terminer l'histoire de ma famille, commencée i l y a si longtemps déjà, mais j’attendais que ton Cristobal grandisse un peu. Je voudrais que toi et Conchita, mes deux filles adoptives, vous la racontiez à vos enfants pour préserver la continuité:

 «… Après la mort de Lalla Zohra en 1244, Idriss ben Ali continua d'habiter l'Alcazár, mais bientôt perdu le poste du gouverneur d'Isbiliya. C'est un prince de la famille Beni Houd qui réussit à s'emparer de la ville. Entre-temps, les rois chrétiens se mobilisaient lentement. La Castilla s'unifia avec el León et le roi Fernando III s'allia avec la France et l'Angleterre pour libérer la péninsule ibérique des musulmans.

Après la défaite d'El-Iqab et le retour de Mohammed en Nasir à Marrakech, le pouvoir changea de main souvent. Les derniers sultans Almohades, confrontés aux désordres internes grandissant, n'avaient plus la force pour soutenir El Andalous. La forte pression des forces chrétiennes permit d'avancer vers le sud et s'emparer de Baeza en 1227, de Cordóba en 1236 et d'Isbiliya en 1248. Mais une famille de souche arabe, les Nasrides, obligée de descendre peu à peu vers le sud, s'installa à Grenade. Le royaume nasride sera bientôt le seul émirat musulman subsistant et il survivra jusqu'à l'invasion des Rois Catholiques en 1492.

Sentant qu'Isbiliya est perdue pour les musulmans, Idriss mura dans une cavité du passage souterrain une quantité importante d'or et de pierres précieuses et quitta la ville pour Grenade. Son renom d'architecte et gouverneur d'Isbiliya le fut engager comme conseiller par Mohammed ibn Alhamar, le fondateur de la dynastie des nasrides. Selon la légende familiale ce fut Idriss qui, juste avant sa mort en 1275, dressa les plans d'el Patio de los Leones d'Alhambra.

Comme tous les musulmans d'importance, Idriss ben Ali entretenait un harem important. Il avait plusieurs enfants, dont la majorité quittèrent Isbiliya après sa prise par les chrétiens, mais un fils resta sur place, son fils préféré Yacoub ben Idriss, notre ancêtre.

Les premières décennies de l'ère chrétienne étaient très difficiles pour ma famille et je ne sais pas quand elle fut convertie au christianisme, mais les traditions mauresques était toujours très fortes et notre légende dit que dans la cachette souterraine d'Idriss se trouvent aussi les documents prouvant ce que je viens de te raconter. Mais personne ne sais où chercher cette cachette…, peut être vos enfants saurons le retrouver…»

 Sor Valentina arrêta de parler et tourna la tête vers le mur. Je redressai sa couverture et quittai la pièce. Elle ne dit plus rien ce soir.

 Vers la fin de mai, sor Valentina me dit avant que je ne la quitte pour la nuit:

-        C'est pour demain María. Préviens Conchita,

-        Qu-est-ce qu’il y aura demain, sor Valentina? demandai-je surprise,

-        Je quitte ce monde demain…, prépare un peu ma chambre et apporte quelques fleurs blanches, les roses de préférence.

 Et elle tourna la tête vers le mur, coupant ainsi toute discussion.

 Le lendemain matin, dans une chambre fraîchement nettoyé et inondée des roses blanches, sor Valentina mis successivement sa main valide sur nos têtes et prononça quelques mots à peine audibles. Elle demanda aussi d'amener Krzyś et gardant sa main sur sa petite tête, dit bien plus clairement:

-        J'espère que cette vie naissante saura accomplir sa destinée…, moi, je hâte de partir, car je pourrai revivre plus rapidement et faire ce que je n'ai pas pu dans l'existence terrestre qui s'achève. Au revoir mes amis…

 Elle tourna la tête vers le mur et lorsque je me penchai au dessus d'elle quelques minutes plus tard, elle ne respirait plus.

Les funérailles de sor Valentina furent très sobres et passèrent pratiquement inaperçues pour le voisinage. Durant la nuit après le décès, quelques hommes vinrent avec une longue caisse en bois, mirent le corps dedans et l'emportèrent avec eux, comme s'ils déménageaient un meuble.

Tôt le matin Conchita arriva avec Juanita et, laissant cette dernière avec Krzyś, m'amena directement à la chapelle d'el Hospital de Santa Marta, sur un banc occupé déjà par la mère supérieure et sor Augustina. Elles m'accueillirent avec des hochements des têtes à peine perceptibles.

Devant l'autel se dressait un catafalque supportant un cercueil ouvert. De ma place je pus voir le profil de sor Valentina. Elle paraissait contente d'avoir terminé cette vie, mais, j'avais aussi l'impression qu'elle avait hâte de commencer la prochaine. Elle semblait vouloir revivre une nouvelle vie et accomplir enfin ce qu’elle croyait être sa Destinée.

 

Chapitre neuvième

Avant-propos    La Koutoubia    Le tremblement    Le Sud    Les tourments    Les luttes    L'espoir    Sor Valentina    La Giralda    La liberté    La réunion ...    Haut de page

La liberté

 Après l'enterrement dans les caves d'el Hospital, nous revînmes à mon logis. Conchita renvoya Juanita et, lorsque nous restâmes seules, parla de ma situation:

-        Sor Valentina n'était pas très bavarde ces derniers mois, mais au début de l'année, quand elle sentit la fin s'approcher, elle me laissa les instructions concernant ton avenir. Il y a suffisamment de pièces d'or et d'argent pour subvenir à vos besoins pour quelques années encore. Tu peux continuer de vivre avec Cristobal dans ce logis, mais il te faut penser aussi à l'avenir…

 Elle s'interrompit un instant et en baissant les yeux, ajouta:

-        Tu pourrais aussi utiliser cet argent pour retourner chez toi, en Pologne…

 Je ne savais pas quoi dire. Sor Valentina me mentionna à quelques reprises que, grâce à l'argent caché par son mari, mon existence était assurée pour plusieurs années, même après sa mort, mais elle ne me parlait jamais de la possibilité du retour chez moi!

Mais, c'était où ce «chez moi»? Chez mes parents, avec l'enfant d'un cossack rebelle? En Ukraine, comme l'épouse de Wasylko, s'il était encore vivant? Conchita attendit quelques instants, puis prenant ma main dit doucement:

-        Pense à tout cela, rien ne presse. Mais il y a aussi du changement dans le palais de l'Alcazár. Doña Dolorès déménagea à la Cour Royale de Madrid et une nouvelle doña la remplace. Elle s'appelle… doña Altagracia, et c'est…, la même Altagracia qui s'échappa avec toi du voilier pirate à Tanger. Son père fut anoblit récemment en reconnaissance de son art de maître d'azulejos. Doña Altagracia vous invite au Palais, toi et Cristobal, le samedi prochain pour toute la journée. Je viendrai vous y conduire…

 Conchita s'interrompit brusquement. À travers la fenêtre ouverte se faisait entendre le bruit familier de chariot du marchand de bois. Elle se leva d'un bond et s'exclama:

-         Oh mon Dieu! Je dois m'en aller… Je suis déjà en retard. Je ne travaille plus au mess des officiers; je sers maintenant la nouvelle maîtresse du Palais, et elle m'attend.

 Elle m'embrassa chaleureusement et partit en courant.

 Le samedi matin, Conchita vint à notre logis très tôt et nous allâmes au palais à pied, par le même chemin que nous le quittâmes il y a trois ans, par «le chemin des juifs». Doña Altagracia occupait maintenant les anciens appartements de doña Dolorès dont les fenêtres donnaient sur el Patio del Crucero, et qui se trouvaient tout près d'el Palacio del Rey don Pedro, la résidence royale de Séville.

Par une porte richement sculptée nous entrâmes dans une vaste salle presque sans meubles, mais au plafond fait des diverses essences de bois, aux murs couverts des draperies et au plancher en marbre. Conchita nous fit signe d'attendre et disparut par une autre porte.

L'attente était longue. Krzyś, encore à moitié endormi, commença à croiser les jambes, un signe évidant qu'il voulait faire pipi. Je ne savait pas quoi faire et je m'en voulais de l'avoir pris avec moi. Il pouvait rester chez Juanita. Enfin j'entendis les pas précipités et une dame entra. Elle s'arrêta, jeta un regard sur moi, un autre sur Krzyś, puis s'approcha et m'embrassa chaleureusement sur les deux joues. C'était Altagracia, mais à peine reconnaissable. Elle était richement vêtue, le visage maquillé et poudré, une perruque blanche sur la tête, le cou et les mains couverts de bijoux. Je lui rendit les baisers mais je ne savais pas quoi dire. Elle fit un pas en arrière et se tourna vers Krzyś. Le pauvre garçonnet avait son pantalon visiblement mouillé et une petite flaque s'étendait sur le plancher. Doña Altagracia figea un instant, puis éclata de rire:

-        Ha, ha, ha, et voilà qui est à l'aise ici. Mon Dieu qu'il et beau et mignon ton fiston de Coss… Oh, excuse-moi…, mais venez plus loin… Conchita, occupe toi du petit, je voudrais parler un peu avec María!

 Nous entrâmes dans une autre pièce, celle-ci richement meublée à l'orientale avec beaucoup de tapis, futons et tables basses. Nous nous assîmes et Altagracia tapa des mains. Deux servantes entrèrent en apportant des patères remplies de biscuits et de fruits, suivies de deux autres avec des cruches pleines de vin et d'eau. L'espagnole attendit que les servantes se retirent et dit en m'invitant à manger et boire:

-        Conchita me donnait régulièrement de tes nouvelles et je suis contente que tu aies rencontré cette vieille sor Valentina. Maintenant, qu'elle a rejoint ses ancêtres, tu es non seulement libre, mais tu as aussi de quoi vivre. Aujourd'hui, à cause d'un événement imprévu, je n'ai pas beaucoup de temps à te consacrer. À midi, je dois accueillir l'ambassadeur de sa Majesté à Tanger, don Miguel Caruso, mais je voulais quand même te faire une proposition. J'ai besoin d'une gouvernante pour les petits enfants du personnel féminin du palais. Tu pourrais habiter ici et ton K… Oh, comment tu prononces son prénom? Enfin, ton Cristobal aurait de la compagnie.

 Ce n'était plus la même Altagracia que j'aie connu sur le voilier à Tanger. Elle est devenue «la doña Altagracia», la noble intendante du personnel féminin et la résidente du palais royal de Séville. Je répondis:

-        Je suis très contente de te…, eh…, de vous revoir, doña Altagracia. C'est grâce à vous que je sois vivante et maintenant libre; je vous serais reconnaissante jusqu'à la fin de mes jours, mais…, je dois réfléchir à votre proposition… Cela concerne mon avenir.

 Doña Altagracia fronça les sourcils, mais répondit gentiment:

-        Bien sur, sois à ton aise, rien ne presse, mais je dois te quitter maintenant, le devoir m'appelle. Conchita reviendra bientôt avec…, eh…, avec Cristobal. Attends-la ici!

 Et se levant elle quitta le salon rapidement.

Bientôt Conchita revint avec Krzyś pleurant à chaudes larmes. Il portait un autre pantalon, un peu trop grand pour lui, et l'espagnole essayait de le calmer, mais visiblement sans grand résultat. Elle m'expliqua, un peu exaspérée, que le pantalon appartenait à un autre garçon et que Krzyś ne voulait pas jouer avec les autres enfants! Elle nous conduisit sans délai à l'extérieur du palais et revint à ses occupations.

 Nous rejoignîmes notre logis en flânant lentement sur les étroites ruelles du quartier Santa Cruz. La proposition de doña Altagracia raviva mon dilemme. Je songeais en marchant: «Devrais-je tenter de revenir en Pologne avec toutes les conséquences prévisibles et imprévisibles, ou rester ici, libre, mais toujours étrangère? Et Krzyś, qu'est-ce que sera mieux pour lui: vivre en Pologne comme un bâtard cossack, ou rester ici comme un fils sans père, né d'une étrangère?»…"

 Jan arrêta de lire, car les batteries de sa lampe de poche commençaient à faiblir. Il les changea et regarda la montre, il était presque une heure du matin. Il remit les feuilles dans l'enveloppe, se déshabilla et éteignit la lampe. Demain il faudra déjà aller à Madrid!

 Le lendemain matin il se leva sans hâte, prépara et mangea sa kasza manna na mleku[105], replia la tente et pris la route vers la capitale espagnole. Il y arriva tôt dans l'après-midi et s'arrêta sur le même camping que lors de son passage initial. Le train avec sa famille arrivera à la Estation del Norte demain au début de l'après-midi, il lui restait donc le soir et une partie de la nuit pour terminer le récit de sa mère. Il avala le contenu d'une boîte de sardines et «replongea» dans le texte.

 " … Je songeais à la proposition d'Altagracia jusqu'au milieu de la semaine. Jeudi matin ma décision était prise. Il me semblait que je devrais accepter l'offre, mais je ne voulais pas déménager au palais. Ce serait bon que Krzyś grandisse en compagnie des autres enfants, mais habiter à l'extérieur du palais me donnait un sentiment d'indépendance et de liberté.

En fait j'étais indépendante! Mon logis était payé pour plusieurs années d'avance et il y avait encore beaucoup de pièces d’or dans la cachette derrière l'âtre. J'espérais aussi de recevoir une réponse à la lettre envoyée à mes parents. Il y a déjà quelques mois Conchita la donna à un marin qui se rendait occasionnellement jusqu'en Pologne.

 Conchita vint le jeudi dans l'après-midi et demanda du seuil:

-        Quelle est ta réponse María à la proposition de doña Altagracia?

-        Je voudrais bien surveiller les enfants du palais mais…, je préfère habiter ici…, si c'est possible. Krzyś a besoin de compagnie…, moi aussi, mais je serais mal à l'aise habitant dans ce lieu majestueux, répondis-je avec hésitation.

 Conchita hésita de répondre, comme si elle analysait mes paroles, puis hocha la tête et s'en alla. Elle revint le samedi matin et lança du seuil:

-        Doña Altagracia accepte ta réponse, mais elle aurait voulu que tu sois en permanence au palais…! Elle t'offre quand même les vêtements et la nourriture contre le travail durant toute la semaine: du levé du soleil au couché des enfants, sauf les dimanches et les jours de grandes fêtes que tu pourras passer chez toi. Tu peux commencer à partir du lundi prochain…, si tu veux.

-        Remercie doña Altagracia de ma part, elle est très bonne pour moi. Je la remercierai personnellement à la première occasion, répondis-je calmement, mais un peu «piquée» dans mon orgueil.

 Conchita hocha la tête, s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps et s'apprêtait déjà à sortir lorsqu'elle se retourna et ajouta:

-        Ah oui, tu passeras toujours par la même porte d'entrée que tu connaisses déjà, celle du côté de Santa Cruz!… Et elle sortit hâtivement.

 «Eh oui, pensais-je avec amertume. Je suis une étrangère, donc une inférieure. Même Conchita est indignée de mon "insolence". On m'offre une "entrée" dans un palais royal et moi…, je pose des conditions! Mais elles oublient que je sois une fille noble, issue d'une famille ancienne aux ascendances princières! Oui, mais pour elles cela ne compte pas; je ne suis pas espagnole et je n'ai pas d'appui d'un protecteur puissant, donc, je ne puisse qu'être une domestique, et je ne doive entrer que par une porte de service!»

 Le début de mon travail était très difficile. Je devais me lever très tôt et porter Krzyś encore endormi dans mes bras. Un quinzaine d'enfants était sous ma garde: des petits nourrissons aux «petites pestes» de quatre ans. Une jeune fille venait m'aider, mais elle n'avait que quatorze ans et pas plus d'expérience que moi. Ainsi, je courrais pendant toute la journée d'une petite «catastrophe» à une autre, avec une brève «accalmie» lorsque les plus âgés faisaient la sieste. Krzyś s'adaptait mal dans cette atmosphère. Il me suivait constamment et voulait que je ne m'occupe que de lui. Vers la fin de la première semaine de travail j'étais sur le point d'abandonner.

Nous étions encore au lit, lorsque le matin de mon premier dimanche libre quelqu'un frappa fortement à la porte. C'était Conchita. Elle entra et immédiatement se jeta dans mes bras en pleurant. Au bout de quelques minutes elle s'assit, essuya ses larmes, et commença un long monologue:

-        Je dois te demander des excuses María. J'étais injuste en montrant mon indignation pour ton réticence d'accepter l'offre de doña Altagracia. Moi, je suis une fille du peuple et pour moi d'être au service d'une personne influente du palais royal est une grande promotion. Mais dans mon enchantement j'ai oublié que toi aussi tu viens d'une famille noble… Je t'ai vu peiner dans ton nouveau travail et j'ai senti que cela dépasse un peu tes forces, mais je t'en supplie, n'abandonne pas encore, je m'organiserai pour que tu aies plus d'aide. Je te considère comme une sœur…, oh, excuse-moi, cela veut dire une sœur spirituelle…, mais je n'ai personne d'autre à qui me confier et…, j'ai promis à sor Valentina de te garder à Séville le plus longtemps possible, à jamais de préférence. Tu est libre de partir; tu as les moyens pour vivre encore longtemps sans devoir travailler, mais je t'en supplie, continue ton nouveau travail pour quelque temps encore…, au moins jusqu'à la réception d'une lettre de tes parents…

 Elle me fixa de ses yeux doux, pleins de larmes. Je ne pus résister à tant de tendresse et d'attachement. Je me levai et pris Conchita dans mes bras. Nous pleurâmes longtemps en silence, l'une collée à l'autre. Krzyś, sentant l'émotion du moment, laissa ses jouets et s'agrippa à nos deux jupes réclamant qu'on le prenne aussi dans nos bras entrelacés.

Lundi je repris mon travail au palais. Conchita tint sa promesse et une deuxième jeune fille se joignit à nous. Avec le temps je devins pour les enfants «una mamita»[106] et je commençais à avoir du plaisir à m'occuper de la marmaille. Krzyś aussi s'intégrait mieux dans le groupe, quoiqu'il préférait jouer tout seul.

Une autre année passa. De temps à autre, je sortais du quartier domestique pour promener les plus âgés des enfants dans le Patio de Banderas. C'était permis par l'officier supérieur de la Garde Royale lorsqu'il n'y avait pas des manœuvres militaires.

Dans un coin du Patio, là où s'ouvrait un passage étroit vers la Sala del Yeso[107], se trouvait un petit poste de garde occupé par un vieux vétéran avec une jambe en bois. Il était toujours là: le matin, lorsque j'arrivais au palais, le soir lorsque je m'en allais, et durant mes promenades avec les enfants. Les petits avaient un peu peur de lui et j'évitais de passer trop près.

Un vendredi d'été 1754, Conchita vint me voir durant la sieste des enfants. Elle m'attira dans un coin et chuchota:

-        Le vieux gardien Mateo voudrait te parler. Je l'amènerai dimanche matin dans ton logis, d'accord?

-        Si tu veux…, d'accord…, mais de quoi voudrait-il me parler, demandais-je inquiète?

-        Ne t'en fais pas, il est «le notre». Nous t'expliquerons le dimanche, fit-elle en s'éloignant.

 Ils arrivèrent comme promis, tôt le matin. J'entendais de loin le bruit de la jambe en bois heurtant l'escalier en pierre. Krzyś dormait encore, donc nous entrâmes dans la pièce avec l'âtre et nous assîmes autour de la table. Conchita entama la conversation:

-        Señor Mateo était le compagnon d'armes de mon grand père et il a été témoin de la tragédie du mari de sor Valentina et de sa famille. C'est lui qui m'a aidé de retrouver la cachette du passage souterrain et sortir les pièces d'or et d'argent. Il voudrait faire ta connaissance.

 Je levai les yeux sur le vieil homme. Il m'observait avec curiosité mais son regard était ouvert et franc; il leva la main à sa tête, comme dans un salut militaire, puis l'abaissa et dit:

-        Tout le monde vous apprécie beaucoup ici, señora María. Le vieux Mateo voudrait aussi vous être utile… Il sait que vous aimez les histoires anciennes…, et il en connaît beaucoup!

 Il arrêta de parler et attendit ma réponse… En ce moment la porte grinça et Krzyś entra en chemise de nuit. Voyant l'étranger, il figea un instant, puis courut et se cacha dans ma jupe. Je pris le garçonnet sur mes genoux et parlant doucement, je dis en polonais:

-        Nie bój się kochanie, ten pan jest bardzo dobry i bardzo lubi dzieci[108], puis tournant la tête vers señor Mateo, je dis en espagnol:

-        Bien sur, j'adore les histoires anciennes et je voudrais connaître plus sur la Giralda, surtout comment elle fut transformée d'un minaret à un clocher d'église. Pourriez-vous m'en parler?

-        Oh, bien sur señora María, j'en connaît toute l'histoire!

 Je dus quitter la pièce pour habiller Krzyś et lui préparer sa kasza na mleku[109] matinale. En revenant je posai sur la table une cruche espagnole remplie de vin et un panier des fruits. Krzyś apporta ses jouets de l'autre pièce et s'assit dans un coin. Señor Mateo jasait avec Conchita, voyant que j'étais prête il se tourna vers moi et demanda:

-        Avant de vous raconter l'histoire de la Giralda, je voudrais satisfaire ma curiosité; pourquoi c'est la Giralda qui vous intéresse plus que les autres constructions de notre ville?

-        C'est ma bienfaitrice, sor Valentina, qui vénérait cette tour ancienne. Elle m'a raconté ses origines et la participation de ses ancêtres dans la construction de deux de trois tours sœurs: la Koutoubia de Marrakech et la Giralda de Séville. Elle disait être la descendante de l'enfant illégitime de Rachid ben Ali, le constructeur de la Koutoubia, et de la première femme du sultan Yacoub el Mansour. Cet enfant fut secrètement envoyé à Séville, y grandit, et fonda une famille. De cette famille vinrent certains architectes de la Giralda et ultimement, elle-même.

-        Oui, c'est bien ça. Il s'appelait Idriss et fut «adopté» par l'un de deux architectes de la mesquita grande[110], Ali ben Gomara. Idriss mourut à Grenade, mais son fils Yacoub resta à Séville et c'est lui qui fut présent lors de l'invasion de Séville par l'armée chrétienne. Le sommet de la tour subit plusieurs modifications, mais la plus importante eut lieu plus d'un demi-siècle après le départ définitif des Maures d'El Andalous. C'est cette histoire que vous voulez entendre, n'est-ce pas?

-        Oui, c'est cela, répondis-je.

 Señor Mateo souleva la cruche espagnole et pencha légèrement sa tête vers l'arrière. Il dirigea dans sa bouche le jet de vin sortant de son oblique bec pointu et le laissa couler quelques instants. Ensuite, il reposa la cruche, hocha la tête avec satisfaction et commença son histoire:

 «Les Maures utilisaient la tour de deux façons, d'abord pour appeler les fidèles à la prière, mais aussi comme un observatoire. D'un point si élevé ils pouvaient voir bien en avance l'approche des ennemis et se préparer à la défense. En 1248, assiégés par les chrétiens, ils voulurent détruire la mosquée et son minaret, mais le roi Fernando III les prévint que: «s'ils détruisent une seule pierre, ils seront tous décapités». Ainsi, la tour passa intacte dans les mains «infidèles».

Son sommet dérangeait les chrétiens, mais les Maures occupaient toujours une bonne partie de l'Andalousie et le lanternon surmonté de quatre boules rappelait encore longtemps le passé «barbare». Et puis un jour la terre trembla. Le Dieu Tout Puissant perdit patience et fit tomber les boules pendant la secousse. Le sommet du lanternon fut remplacé par un petit clocher et surmonté d'une croix, le symbole du Christ.

Les années passèrent. La construction de la cathédrale commença et il fallait transformer l'ancien minaret en clocher d'église, sans pour autant détruire l'harmonie mauresque. Après les innombrables polémiques et propositions, l'archevêque de Séville pris la décision et tout le lanternon et la balustrade almohades furent enlevés et remplacés par un clocher fermé, surmonté d'un toit pointu à six pans. C'était très laid et ne dura pas très longtemps.

Vers 1555, un nouveau architecte fut engagé. C'était Hernán Ruiz. Il imagina et bâtit le sommet que nous voyons aujourd'hui. Il enleva le clocher fermé et mis pardessus la structure almohade deux petites temples ouvertes, l'une sur l'autre, et sur le sommet installa El Giraldillo[111], qui est en fait une statue de femme faite en bronze et haute de quatre mètres. Elle représente la foi chrétienne, mais nous autres, los Sevillanos[112], nous l'appelons la Santa Juana et la tour entière La Giralda. La statue fut coulé en bronze par señor Bartolomé Morel, qu'on dit être le descendant de Yacoub ben Idriss, donc l'ancêtre de sor Valentina. On dit aussi, que ce fut señor Morel qui proposa le nom de Giralda pour la tour.

Je ne sais pas quand les ancêtres de sor Valentina abandonnèrent l'islam et furent baptisés, mais c'était probablement après le départ de Boabdil de Granada, chassé par les Rois Catholiques en 1492. Mais même aujourd'hui, les nombreuses familles Maures vivant en Barbarie[113], conservent les anciens papiers prouvant leurs possessions en El Andalous. Elles espèrent de revenir un jour dans leur ancien paradis. Je suis certain que sous les patios de los Naranjos et de Banderas se trouvent encore des trésors cachés: pièces d'or, pierres précieuses et papiers anciens. Mais personne ne sais où chercher…»

 Je dus me lever rapidement car Krzyś s'agitait bizarrement dans son coin. Je revins aussitôt, mais señor Mateo et Conchita étaient déjà débout et s'apprêtaient à sortir. Le vieil homme prit ma main, la baisa et dit avec une grande affection et beaucoup de fierté:

-        Je sais que c'est comme ça qu'on salue les dames dans votre pays. Je suis très content de faire votre connaissance et vous raconter une de mes histoires. Je suis le «fils de Séville», mais surtout le «fils de l'Alcazár». Je pourrais vous raconter beaucoup d'histoires et de légendes de leurs passé mais je dois partir maintenant. Mon collègue fait la garde pour moi jusqu'au midi, mais, avant de reprendre le service, je dois assister à la petite messe dans l'Iglesia del Sagrario[114] et saluer la Santa María, la patronne de notre cathédrale.

 Señor Mateo sortit, mais Conchita s'attarda un peu plus longtemps. Quand le bruit de sa jambe s'éloigna, elle me regarda droit dans les yeux et dit:

-        Ne répète à personne les histoires de señor Mateo…, ni celles de sor Valentina, d’ailleur. Surtout, ne vante pas le temps des Maures. Nuestra Santa Inquisición[115] a des oreilles partout. On soupçonne déjà le vieil homme de sympathiser avec les temps anciens et c'est pourquoi qu'il doive se montrer souvent à l'église, surtout le dimanche. Il est très dangereux à Séville de parler bien et avec nostalgie des anciens maîtres.

 J'entendis déjà cet avertissement, mais à l’époque je n'y prêtais pas beaucoup d'attention. Maintenant, je comprenais mieux ma réticence d'assister aux messes dans la grande cathédrale. Les dimanches, j'allais à l'église de Santa Cruz, tôt le matin, quand Krzyś dormait encore. Je préférais cette église car elle était toute proche de mon logis, mais aussi, parce que les sermons y étaient plus amicaux, plus accueillants.

Dans la grande cathédrale j'étais toujours inquiète et je n'arrivais pas à me concentrer sur la prière. Les prêtres parlaient sans cesse de l'enfer et des punitions atroces que devaient subir les pécheurs, surtout les hérétiques. J'y allais seulement pour les grandes occasions et lorsque j'avais quelques chose à demander à ma Sainte Patronne.

Il faut dire que Sainte Marie veillait sur nous car nous étions en santé. Mon travail devenait de plus en plus agréable et Krzyś commençait à parler, aussi bien l'espagnol que le polonais!

Pendant quelque temps j'étais très inquiète. Il ne parlait pas et commençait à être bien en retard par rapport aux autres enfants de son âge. Il me regardait de ses grands yeux verts, hochait la tête, pleurait lorsqu’il avait chagrin, mais ne parlait pas.

La vieille portugaise avec qui je lavais souvent le linge dans la petite cour arrière m'expliqua, que c'était à cause de deux langues que le petit garçon entendait tous les jours. Elle eut le même problème avec sa fille. C'était vrai, je parlais à Krzyś uniquement en polonais et il jouait tous les jours avec les enfants qui ne parlaient que l'espagnol. Mais maintenant, grâce à Dieu, il parlait déjà, s'adressant et répondant en polonais à moi et en espagnol aux autres. La vie continuait paisiblement, mais j'attendais toujours une réponse de mes parents. Reçurent-ils ma missive?

 La journée des Rois Mages 1755 doña Altagracia organisa une fête pour tous les enfants du palais. Toutes les filles reçurent des poupées et les garçons des chevaux en bois qu'ils pouvaient chevaucher et jouer à la guerre. Depuis le début de mon travail au palais, je voyais rarement Altagracia et lui parlais encore moins souvent, deux ou trois fois tout au plus. Durant la fête, elle entra dans la salle où jouaient les enfants, s'approcha de moi et demanda:

-        Es-tu heureuse ici, María?

-        Oui, je me sens bien et je vous suis toujours très reconnaissante, répondis-je calmement.

-        Pas plus heureuse que cela? Je dirais que tu es un peu nostalgique de ton pays, ai-je raison?

-        Oui, un peu, mais j'espère que cela passera avec le temps.

-        Donc, tu compte rester ici avec nous, s'écria-t-elle! Tu sais, tu es très jeune, belle et…, je connais un jeune homme très bien qui s'intéresse à toi…

 «Parlait-elle du jeune officier qui s'asseyait souvent sur le rebord de la fontaine du patio de Banderas et m'observait lorsque j'y promenais les enfants», me demandai-je intérieurement? Quelquefois il m'adressait aussi les compliments pour ma maîtrise de la marmaille…

-        S'agit-il de l'officier du patio de Banderas, demandais-je à haute voix?

-        Oui, du lieutenant Carlos Valdez de la Garde Royale. Il vient d'une bonne famille chrétienne et il me posa quelques questions à ton sujet, car il remarqua rapidement que tu n'était pas une simple surveillante d'enfants.

 Je ne répondis pas immédiatement. Sentant le regard d'Altagracia sur moi, je tournai la tête légèrement, feignant de chercher Krzyś parmi les enfants qui couraient partout. «Mon Dieu, je ne suis pas prête encore pour rencontrer un homme!», m’écriais-je intérieurement. 

Depuis que je commençais à sortir en ville je devais fréquemment repousser les avances des marchands et accélérer les pas pour fuir les yeux masculins me suivant dans la rue, mais cela ne me concernait que de loin. L'agression de Wasylko était toujours très présente dans mon esprit et je me sentais incapable d'imaginer un homme m'approcher intimement. Krzyś était mon seul «homme» pour l'instant et c'est à lui et à son avenir que je pensais sans cesse. Attendant ma réponse Altagracia, s'impatientait:

-        Alors, que penses-tu de ce charmant jeune homme? Je pourrais organiser une soirée mondaine et vous pourrez faire une meilleure connaissance…

-        Oh, excusez-moi, je ne vous ai pas répondu immédiatement…, eh…, effectivement, il est très charmant, mais…, mais je pense que je ne suis pas prête encore…, et puis…, qui voudrais une fille avec un enfant?

-        Il est au courant de ton histoire et t'admire beaucoup pour ton courage; il est prêt d'adopter ton K…, comment tu prononces son prénom?…

-        Krzyś, dis-je en polonais, mais appelez-le Cristobal, il reconnaît bien son prénom espagnol…

 Ma gorge se serra et encore une fois je dus tourner la tête. Deux grosses larmes coulèrent sur mes joues. Les essuyant furtivement j'ajoutai d'une voix tremblante:

-        Veuillez remercier, s'il vous plaît, lieutenant Carlos pour sa gentillesse et l'intérêt qu'il porte pour moi, mais je ne voudrais pas le décevoir…

-        Bien…, j'essaie de te comprendre, mais…, enfin…, peut être c'est impossible.

 Elle se leva, caressa délicatement mon épaule et s'éloigna avec la tête penchée.

 Plusieurs mois s'écoulèrent. Au printemps, Conchita revit le marin qui prit la première lettre pour mes parents. Il lui dit que son voilier n'alla pas plus loin que le port d'Akerman. C'est là qu'il donna la lettre au capitaine d'un voilier polonais, qui s'apprêtait à lever l'ancre et naviguer le long du Dniestr, vers le nord.

Ce même marin accepta de prendre une deuxième lettre pour son prochain voyage possible vers la Pologne, via la mer Baltique cette fois. J'attendais cette réponse des miens comme l'éclair d'un phare qui m'indiquerait, comme pour un marin perdu, la direction à prendre pour la suite de ma vie. Mais l'éclair tardait à apparaître.

Vers la fin d'été Krzyś me demanda pourquoi je lui parlais différemment que les autres gens. Il me surpris. C'était tellement naturel, automatique. Je commençai à bégayer que nous étions temporairement dans un autre pays que le notre et qu'ici les gens parlaient différemment. Il me regardait avec ses grand yeux ouverts et étonnés et accepta l'explication venant d'une autorité suprême pour lui, mais je voyais qu’il ne comprenait toujours pas.

Je m'efforçais longtemps à trouver une explication acceptable au petit garçon mais je n'arrivais à rien satisfaisant. Puis un soir, au début d'octobre, je pris Krzyś sur mes genoux et je lui racontai cette histoire:

 «Loin d'ici, il y a un château magnifique, encore plus beau que celui où tu vas jouer tous les jours. Dans ce château vivent les gens heureux et tous parlent comme moi - twoja mamusia[116]. Autour, il y a des très beaux forets verts et rivières pleines de poissons. Mon papa et ma maman vivent non loin de ce château et moi y vivais avec eux il n'y a pas longtemps encore.

Une année, je reçus pod choinkę[117] une petite poupée-garçon qui ressemblait beaucoup à toi, et que j'appelai aussi Krzyś, comme toi. J'aimais beaucoup jouer avec cette poupée et je ne m'en séparais jamais.

Un après-midi d'été nous partîmes dans la forêt sur le dos de mon cheval adoré Kasztan, avec toi assis devant moi. Nous nous amusâmes longtemps et courûmes de plus en plus loin de la maison, si loin, que nous nous perdîmes. La nuit arriva et nous dormîmes sous les arbres et quand le soleil se leva à nouveau, nous avions froid et faim.

Pendant toute la matinée nous cherchâmes le chemin de retour mais la forêt était de plus en plus dense et inconnue. Vers midi nous rencontrâmes un cavalier qui nous proposa de l'aide et nous conduisit dans une chaumière où vivait une vieille sorcière. Elle nous donna à manger et nous pouvions dormir sur sa poêle. Mais elle était méchante, elle nous conduisit sur le voilier d'un turc qui nous amena loin, loin…, dans un port étranger.

Je pleurais beaucoup sur le voilier et demandais à la Vierge Marie de nous venir en aide. Elle écouta mes prières et nous envoya une bonne sorcière qui nous sauva des méchants, amena ici et changea Krzyś-poupée en toi. Mais ici les gens parlent une autre langue que la notre.»

 Krzyś écoutait avec la petite bouche ouverte. Lorsque je terminai, il demeura immobile quelques moments, puis demanda:

-        Est-ce que je changerai en poupée de nouveau quand nous reviendrons à notre château?

-        Mais non, tu sera toujours un garçon et tu grandiras beaucoup.

 Visiblement satisfait et rassuré, le petit garçon se colla à moi. Je l'entourai de mes bras et berçais lentement, il s'endormit rapidement et moi, n'osant plus bouger, je pleurais silencieusement…"

 

 Chapitre dixième

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La réunion …

"…Le samedi du premier novembre 1755 j'arrivai au palais vers huit heures du matin. C'était la fête de la Toussaint, normalement un jour férié pour moi, mais doña Altagracia demanda ma présence car la plupart de parents de mes pupilles voulaient assister à la grande messe célébrée dans la cathédrale à 9 heures.

Les enfants jouaient calmement dans une vaste pièce au rez-de-patio de Banderas, que je pouvais utiliser lorsque j'étais seule avec les enfants, car même les filles qui m'aidaient habituellement allèrent à la messe.

Je demeurais débout appuyée contre le mur opposé aux deux fenêtres, pour pouvoir surveiller mes pupilles, mais en même temps voir la Giralda et écouter la musique de ses multiples cloches glorifiant tous les Saints de notre Église.

À neuf heures précises les cloches se turent et la messe commença. J'essayais d'imaginer la foule remplissant l'immense espace du temple: les nobles tout près de la Capilla Mayor, les artisans de deux côtés d'el Coro et le bon peuple tout près des portes.

Tout à coup je sentis une petite main tirer sur ma jupe et j'entendis une voix en détresse. Je revins rapidement à la réalité et me penchai pour m'occuper d'une petite fille qui cherchait mon assistance. J'étais en train de l'assoire sur le pot lorsque j'entendis le bruit caractéristique de la jambe artificielle du señor Mateo. Il entra dans la pièce et s'approcha de moi:

-        Buenos dias señora María, vous êtes seule aujourd'hui?

-        Oui, señor Mateo, mais ils sont très sages, n'est-ce pas niños?

-        Siiiiiii, répondirent en unisson les plus proches.

 Señor Mateo chercha des yeux où s'assoire et remarquant un banc près d'une fenêtre alla dans cette direction.

-        J'y serais presque comme dans ma guérite. D'ici je voix tout à l'extérieur. De toutes façons il n'y a maintenant personne sauf nous dans le palais, placota-t-il en s'asseyant.

 C'est en ce moment que la fin du Monde arriva. La pièce entière commença à vibrer, la porte s'ouvrit toute seule et les murs craquèrent avec un bruit métallique et sourd des énormes cloches infernales. Malgré le vacarme j'entendis la voix affolée du señor Mateo:

-        C'est le tremblement de terre, sortez vite dehors!

 Je me jetai dans la direction où je vis Krzyś pour la dernière fois mais nous étions tous projetés dans un coin, puis dans l'autre. Je voulais m'accrocher à quelque chose mais je n'arrivais pas. Puis le plafond tomba; je sentis une douleur aigu dans le dos et je perdis la connaissance.

Quand je la repris, il faisait très sombre et je m'étouffais de poussière. Je ne sentais plus mon dos et une faiblesse extrême m'empêchait de bouger. Je réalisais lentement que j'étais ensevelie sous un amas de pierres et de morceaux de bois. Soudain, je me souvins!… Mon Dieu, où est Krzyś, où sont les enfants, où est señor Mateo…!? Mais je n'arrivais même pas à ouvrir la bouche… Je fermai les yeux et j'avais l'impression de m'envoler…, dans le ciel…, vers les miens…

J'ouvris les yeux encore une fois, très grands… La poussière retomba un peu et j'aperçus le contour d'une fenêtre et une forme pointant vers le ciel; elle ressemblait beaucoup à la jambe en bois du señor Mateo…, mais bizzarement…, elle me rappelait aussi la Giralda… Les pleurs étouffés et les cris de douleur s'éloignaient de plus en plus de moi, bien que mes yeux et mes oreilles aient demeuré grand ouverts."

 Ainsi s'est achevé mon ancienne vie, mon cher Jan. J'appris encore à l'école qu'il eut un énorme tremblement de terre w dniu Wszystkich Świętych[118] 1755, à neuf heures vingt. Ce tremblement détruisit pratiquement toute la capitale du Portugal, Lisbonne, endommagea beaucoup de villes d'Espagne et d'Afrique du Nord et enleva la vie à cent milles personnes environ.

À l'époque, je ne réalisais pas encore qu'une de mes vies y prit fin aussi. Maintenant, je le sais, le tremblement de terre de Marrakech rouvert ma mémoire sur cette ancienne vie et déclencha ce récit. Mais, il y avaient d'autres signes étranges dans ma vie actuelle qui témoignaient de mon existence antérieure:

- Lors de notre entrée en Pologne, en 1923, mes parents et moi, nous traversâmes une petite ville frontalière que je «connaissais déjà». Ayant dix ans, je m'excitais en prédisant ce qui se cachait derrière les tournants du chemin. Cette ville c'était Ostróg que je connaissais bien dans mon ancienne jeunesse.

- Tu le sais déjà très bien que je fus violée à quinze ans par un cossack qui m'apprenait monter à cheval et d'entrer au galop dans une étable, glissant au dernier moment sous le ventre de l'animal pour ne pas s'écraser contre l'embrasure de la porte. Ce viol marqua toute ma présente vie de femme et enleva à jamais tout plaisir charnel associé apparemment à l'amour physique. Pour moi, mais contrairement à la logique, tu a été conçu durant cette brève liason, même si tu sera né neuf ans plus tard, fils d’un autre père.

- Il y a aussi cette étrange ressemblance entre l'affaire du capitaine Carlos Santana, le mari de sor Valentina, et mon oncle Félix. Lui aussi, il fut injustement arrêté, jugé, condamné et exécuté par ses propres compagnons d'armes, le Samedi Saint de 1918. Cette tragédie marqua très profondément moi-même et mes parents. Serait-il une réincarnation de don Carlos?

- Il me semble toutefois, que l'indice le plus important c'est toi! Oui, toi Jan, mon premier fils. C'était toi mon petit Krzyś pour qui je vivais, pour qui je souffrais, pour qui j'imaginais un avenir glorieux. Nous mourûmes avant terme, dans une catastrophe. Et je devais renaître, et tu devais renaître aussi, pour accomplir ce qui n’a pu être accomplit dans notre vie ancienne. Ainsi, tu es aussi réincarné et cette histoire ne concerne que nous deux. Garde la pour toi car personne, sauf nous, ne pourra comprendre mon cri de Marrakech: «Dépêchons nous de sortir car il sera encore trop tard! La terre tremble comme autrefois!»

 Jan resta longtemps immobile avec la dernière feuille du récit dans la main. Il la remis lentement dans la grande enveloppe et regarda la montre, il était presque trois heures et demi du matin, «Mon Dieu, murmura-t-il, ils arrivent dans quelques heures. Il faut que je dorme un peu.»

 Il se réveilla vers dix heures. «Son» train arrivait à treize heures et quelques minutes, mais il voulait être sur le quai bien avant pour reconnaître les lieux, mais aussi pour se plonger dans l'atmosphère unique d'une gare. Il adorait les gares et les aéroports. C'étaient les portes d'entrée et de sortie des aventures humaines, les unes joyeuses, les autres tristes ou quotidiennement routinières. Pour lui, une gare n'était jamais ennuyante. Encore étudiant à Varsovie, il allait souvent à Dworzec Główny[119], parfois durant la nuit, et passait des heures à observer la foule des voyageurs.

 Jan arriva sans encombres à la Station del Norte et stationna la voiture dans une petite ruelle. À l'intérieur, il s'arrêta devant le tableau indicateur et constata, qu'il y avaient trois trains en provenance de Paris: le «sien» et deux autres. Le dernier arrivait après cinq heures de l'après-midi. Il acheta un laissez-passer, repéra le numéro du quai d'arrivée et sortit pour se familiariser avec l'endroit.

 Au retour dans la salle d'attente, il s'assit confortablement et regarda autour de lui. Il n'y avait pas beaucoup de monde. Il essaya de relaxer, mais le choc de la conclusion du récit de sa mère l'habitait toujours. Il comprenait maintenant sa fascination à la vue du minaret à Marrakech et devinait son inconfort sur la Plaza de España à Séville. Enfin, il s'expliquait mieux sa propre fascination pour l'ancienne civilisation des Maures.

 Il consulta l'heure, mais il n'était que midi moins le quart. Encore plus d'une heure d'attente. Il faisait chaud et Jan enleva sa blouse. En le faisant, il remarqua qu'un livre se trouvait dans la poche intérieure. C'était les «Contes de l'Alhambra», le petit livre de Washington Irwing acheté à Grenade. Fasciné par le récit de sa mère il l'oublia complètement. Il l'ouvrit maintenant et lut au hasard:

 « …Pour le voyageur épris d'histoire et de poésie, l'Alhambra de Grenade est un objet de vénération, autant que la Kaaba, le sanctuaire de la Mecque, l'est à tous les véritables pèlerins musulmans. Que de légendes et de traditions, vraies ou fabuleuses, que de chansons et de romances, arabes et espagnoles, d'amour, de guerre, de chevalerie sont liées à ce romantique édifice…»

 C'était l'extrait du chapitre intitulé: «Le voyage». Intrigué, il consulta la table des matières et s'arrêta sur un autre, titré: «La Cour des Lions». Il y était et d'après sor Valentina, ce fut  l'œuvre de son lointain ancêtre - Idriss ben Ali. Il feuilleta quelques pages et lut:

 «…Comme j'entrais un soir dans la Cour des Lions, je tressaillis en y apercevant un Maure en turban, tranquillement assis près de la fontaine. J'eus, un instant, l'impression qu'une superstition de l'Alhambra venait de se réaliser et qu'un de ses anciens habitants en rompant le charme des siècles se manifestait à mes yeux. Il ne s'agissait, en réalité, que d'un simple mortel; c'était un homme, originaire de Tétouan, en barbarie, qui avait un magasin dans le Zacatin de Grenade où il vendait de la rhubarbe, des bibelots et des parfums. Comme il parlait couramment l'espagnol, je pus m'entretenir avec lui. Il me dit qu'il montait sur la colline de temps en temps l'été, pour passer une partie du jour à l'Alhambra qui lui rappelait le vieux palais de Barbarie, bâtis et décorés dans le même style, quoique d'une façon moins magnifique.

Tandis que nous nous promenions dans le palais, il me désignait des inscriptions arabes d'une grande beauté poétique.

-        Ah, señor, me disait-il, quand les Maures tenaient Grenade, ils étaient bien plus gais que de nos jours! Ils ne songeaient qu'à l'amour, à la musique et à la poésie. Ils faisaient des vers à propos de tout et de rien et les mettaient en musique. Celui qui faisait les plus beaux vers et celle qui avait la plus belle voix étaient sûrs d'être distingués et choyés. En ce temps-là, quand quelqu'un demandait du pain, on lui répondait: fais-moi un couplet; et le plus misérable mendiant, s'il savait rimer, recevait souvent une pièce d'or…

 … Tandis qu'il parlait, il aperçut une des inscriptions qui prédisait l'éternité au pouvoir et la gloire des monarques musulmans, maîtres de ce palais. Il secoua la tête et haussa les épaules en la déchiffrant.

-        Cela aurait pu être le cas, dit-il. Les Musulmans pourraient encore régner dans l'Alhambra, si Boabdil n'avait pas livré sa ville aux chrétiens. Les monarques espagnols n'auraient jamais pu la conquérir par la force.

 J'essayai de laver la mémoire de l'infortuné Boabdil de cette accusation et de montrer que les dissensions qui entraînèrent la chute du trône des Maures résultaient de la cruauté de son père; mais mon interlocuteur n'admettait aucune circonstance atténuante.

-        Mouley Hassan, dit-il, a pu être cruel; mais il était brave, vigilant et patriote. S'il avait été dignement secondé, Grenade serait encore à nous; mais son fils Boabdil a entravé ses plans, amoindri son pouvoir, semé la trahison dans le palais et la dissension dans le camp. Que la malédiction de Dieu le châtie de sa félonie!

 Et sur ce mots, le Maure s'en alla de l'Alhambra...»

 Jan leva la tête et regarda l'horloge suspendue en face. Il était presque midi trente. Il hésita un instant, mais remit le livre dans la poche. Le train n'arrivera que dans une demi heure, mais son excitation montait de plus en plus. Il sortit et marcha le long du quai à plusieurs reprises. Quelques minutes avant l'arrivée du train, il se plaça près de la porte par laquelle tous les passagers devaient passer.

 Le train arriva à l'heure et les passagers commencèrent à descendre. Plusieurs fois le battement de son cœur s'accélérait à la vue d'une femme avec deux enfants…, mais ce n'étaient toujours pas les siens. Jan regarda avec stupéfaction les derniers passagers franchir la porte de sortie. Sa famille n'était pas parmi eux. Pourtant, c'était «leurs» train, celui marqué dans le télégramme! Incrédule, il regarda autour et aperçut un kiosque à journaux. Il s'approcha et vérifia la date sur la première page d'un quotidien. Mais oui, c'était bien le jeudi, 23 juillet! Il rentra dans la gare et consulta à nouveau l'horaire. Le prochain train d'Irún arrivait vers trois heures.

 Résigné, il alla au buffet et mangea deux sandwiches avec du coca-cola, revint dans la salle d'attente et s'assit sur le même banc. Pendant longtemps, il songea à une «malédiction» quelconque frappant ses retrouvailles avec la famille. Quelqu'un était-il malade? Avaient-ils un accident? Sont-ils en route au moins, et si oui, où se trouvent-ils? Une heure passa et l'inquiétude diminua un peu. «Du calme…, du calme, se persuadait-il. Il y a encore deux autres trains en provenance de Paris. Il faut attendre». Pour changer les idées, il sortit à nouveau le petit livre et lu un autre passage du même chapitre:

 «… La Cour des Lions a également sa part de légendes surnaturelles… Mateo Jiménez raconta un soir, à l'une des réunions de Tía Antonia, un fait qui était survenu du vivant de son grand-père, le petit tailleur légendaire:

 Il y avait un soldat invalide dont la fonction était de guider les étrangers dans l'Alhambra. Un soir, au moment du crépuscule, comme il traversait la Cour des Lions, il entendit résonner des pas dans la salle des Abencérages. Quelque visiteur s'y attarde, pensa-t-il, et il s'avança à sa rencontre, lorsque, tout à coup, à sa stupéfaction, il aperçut quatre Maures richement habillés, avec des cuirasses d'argent, des cimeterres et des poignards tout luisant de pierres précieuses. Ils allaient et venaient d'un pas solennel; puis s'arrêtant, ils lui firent signe d'approcher. Le vieux soldat prit la fuite et, depuis, on a jamais pu le décider à remettre les pieds à l'Alhambra. C'est ainsi que parfois on tourne le dos à la fortune, car, selon Mateo, les Maures avaient l'intention de révéler l'endroit où leurs trésors étaient ensevelis…»

 Jan referma le livre. Il n'arrivait plus à se concentrer sur la lecture. Il se leva, quitta la gare et marcha sur les rues jusqu'à l'arrivée du deuxième train. Il revint sur le quai à la dernière minute et vit défiler à nouveau tous les passagers... Pas de trace de sa famille cette fois non plus.

 Il était vraiment déçu. Il ne croyait plus à leur arrivée. Quelque chose dut se produire et ils furent encore retenus en Pologne. Il songea un instant de quitter la gare et retourner au camping. Demain, il prendra la route vers Algeciras et retournera au Maroc. Mais…, il y avait encore un train; il attendit si longtemps, il attendra encore deux heures. Il ressortit de la gare à nouveau et marcha longtemps sur les rues. Il ne pouvait plus lire et avait besoin de se fatiguer physiquement.

Il revint à la gare et regagna «sa» place sur le quai au même temps que le troisième train. Il scrutait sans conviction la foule multicolore…, quand soudain il les vit…; oui, c'étaient eux: une petite fille coiffée d'un chapeau bleu, d'en dessous duquel sortaient deux courtes tresses couleur paille, suivie d'un garçon en pantalon long, traînant un sac de voyage trop grand pour lui, et enfin Felicja portant deux grosses valises. Il attendait encore incrédule, craignant qu'ils disparaissent comme un mirage; mais non, c'étaient vraiment eux! À quelques pas de distance, ils le virent aussi.

 Bras dessus, bras dessous, ils sortirent de la gare et entrèrent dans un restaurant situé en face. Ils s'assirent autour d'une table et tous voulaient parler en même temps. Avant que le repas ne soit servi, les enfants ne quittaient pas les genoux de Jan. Basia, racontait qu'elle avait peur de ne pas reconnaître son papa…, sans barbe ni moustache; Maciek s'inquiétait que papa ne les attendrait plus à la gare. Felicja dévoila enfin les causes de ces mystérieux retards.

 Ils ne pouvaient pas partir de Pologne à la date prévue du 13 juillet à cause d'une erreur administrative. Un fonctionnaire du «Polservice», employeur de Jan, «oublia» de faire tamponner dans leur passeport les visas nécessaires. Felicja, conformément aux ententes préalables, vint à Varsovie pour prendre le passeport et partir, mais dut remettre le voyage et courir les ambassades: de deux Allemagnes, de la Belgique, de la France et de l'Espagne. Elle envoya immédiatement les deux télégrammes, mais la négligence de la Poste polonaise et l'imagination fertile de Jan, causa ses voyages additionnels entre Irún, Madrid et Algeciras.

 Et aujourd'hui, pourquoi ils n'arrivèrent pas comme prévu? C'était une autre histoire, mais aussi inusitée que grotesque. À Irún, les douaniers français s'aperçurent que la famille polonaise quittait leur territoire…, avant que leurs visas n'entrent en vigueur!? Eh oui, le fonctionnaire de l'ambassade française à Varsovie, pour une raison inconnue, postdata les visas et ils furent arrêtés sans que personne ne sache quoi faire. Entre-temps, les trains vers Madrid partaient…, les uns après les autres. L'autorisation pour relâcher «les prisonniers» arriva par télégraphe…, de Paris. Enfin le passeport fut tamponné et la famille fatiguée réussit d'attraper le dernier wagon du dernier train, juste au moment de son départ. Une minute de plus et ils resteraient à Irún… Mais, tout est bien qui finit bien. Ils gagnèrent le camping, heureux et excités.

 Le lendemain, Jan téléphona à son bureau de Kénitra, expliqua la situation et obtint une autre semaine de congé. Ils purent rester un peu à Madrid, aller à Tolède et, sur la route vers Algeciras, s'arrêter au palais de l'Alhambra. Ils allèrent aussi à Malaga, mais pas à Séville.

 Fin

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Texte ©2009 Krzysztof Jan Serdakowski

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[87] Viajar en tren de lujo para Francia! (espagnol) - Voyagez par le train de luxe vers la France!

[88] Muchas gracias señorita (espagnol) - Merci beaucoup mademoiselle.

[89] La Juderia (espagnol) - l'ancien quartier juif (ghetto) de Séville, renommé Santa Cruz après la Reconquête. 

[90] ¡No madeja do! (espagnol) - allusion à la devise de la ville de Séville voulant dire: Elle ne m'a point abandonné.

[91] Fernando VI - le deuxième Bourbon sur le trône d'Espagne.

[92] Le sultan Abou Youssef Yacoub était noir et le garçon n'avait aucun trait négroïde.

[93] El quasr (arabe) - forteresse.

[94] Alarcos - actuelle ville de Ciudad Réal.

[95] El Mansour (arabe) - Le Victorieux

[96] El Maghreb (arabe) - le nord-ouest de l'Afrique: occident islamique.

[97] Ifriqiya (arabe) - l'est de l'Afrique du Nord: l'actuel Tunis, l'ancien Kairouan - premier établissement des arabes sur le continent appelait plus tard: «Afrique».

[98] El-Iqab (arabe) - lieu de la bataille, appelait par les chrétiens: Las Navas de Tolosa, situé à quelque 150 km au nord de Grenade et à la même distance à l'est de Cordoue. 

[99] Mi abuelo (espagnol) - mon grand-père.

[100] Khalifa (arabe) - gouverneur, lieutenant.

[101] Torre del Oro (espagnol) - Tour de l'Or, appelait ainsi à cause d'azulejos dorés qui la recouvraient.

[102] Boże Narodzenie (polonais) - Noël.

[103] Patio de los Leones (espagnol) - La Cour des Lions.

[104] Washington Irving - un diplomate américain amoureux d'Espagne, qui y voyagea en 1829.

[105] Kasza manna na mleku (polonais) - la sémoule bouillie au lait.

[106] Una mamita (espagnol) - une maman, une mamie.

[107] Patio del Yeso (espagnol) - Patio de Plâtre, bâtit encore du temps des Almohades.

[108] Nie bój się kochanie, ten pan jest bardzo dobry i bardzo lubi dzieci (polonais) - N'aie pas peur mon amour, ce monsieur est très bon et il adore les enfants.

[109] Kasza na mleku (polonais) - le grain de blé moulu, bouilli au lait.

[110] Mesquita grande (espagnol) - la grande mosquée.

[111] El Giraldillo (espagnol) - la girouette montrant la direction du vent.

[112] Los Sevillanos (espagnol) - les gens de Séville.

[113] Barbarie - le Maroc et les autres pays du Maghreb.

[114] Iglesia del Sagrario (espagnol) - église paroissiale d'une cathédrale.

[115] Nuestra Santa Inquisición (espagnol) - Notre Sainte Inquisition.

[116] Twoja mamusia (polonais) - ta maman.

[117] Pod choinkę (polonais) - sous l'arbre de Noël.

[118] W dniu Wszystkich Świętych (polonais) - le jour de la Toussaint, célébrée le premier novembre.

[119] Dworzec Główny (polonais) - la Gare Centrale de Varsovie.