Le premier buffle ...

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... ou le vieux lion qui allait mourir

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Il est cinq heures du matin mais il fait encore complètement noir. Les étoiles, à peine visibles, sont entourées d’un halo formé par une fine poussière blanche suspendue dans l’air depuis hier. Dans le véhicule campeur stationné à l’extrémité de Batia, un petit village d’Afrique occidentale, brille déjà la lumière d’une lampe à pétrole. On entend les tintements des ustensiles de cuisine, le claquement de la culasse d’un fusil et des voix étouffées d’hommes échangeant des phrases brèves, un peu comme des pilotes de ligne avant le décollage.

Batia-camper.jpg (125393 bytes)Stan est excité, inquiet aussi. Profitant d’un séjour professionnel au pays, il est venu ici pour chasser les buffles et ajouter un des derniers trophées manquant à sa collection. Sa longue et passionnante carrière internationale l’a conduit aux quatre coins du monde et a facilité la chasse, sa grande passion, mais cette dernière est aussi la cause principale du niveau plutôt modeste de ses économies. C’est déjà la quatrième journée de ce safari qui commence et tout semble aller de travers.

La premier jour, Stan avait un beau mâle à soixante mètres des canons de son beau express Rigby 475, mais aucun coup n’est parti à cause de deux percuteurs défectueux. Toute la deuxième journée nous l’avons passée au village. J’essayais de réparer son express sur une petite table pliante, aux encouragements de presque toute la population du village. Stan comptait tellement sur cette merveilleuse arme à double canon, acquise récemment du collègue d’un ami. Il possède deux autres fusils, mais le vieux Jeffery 404 est très capricieux, tandis que le petit 7,62 mm tchèque est neuf et beau mais trop faible pour chasser les buffles.

Brousse en deuil.jpg (146062 bytes)Le jour trois fut bizarre. Nous étions partis très tôt, bien avant à l’aurore du jour. Stan était nerveux et frustré car je n’avais pas réussi à réparer son express. Il a réglé tant bien que mal le Jeffery, mais il savait qu’il fallait viser bien plus bas que n’indiquait la ligne de mire.

Nous n’avons rien vu dans la brousse. Notre guide-pisteur, Abu, était visiblement perdu, incertain et inquiet. Il tournait en rond en marmonnant quelque sa langue tribale. Le temps aussi se gâtait. L’air était calme mais le soleil se couvrait graduellement d’un voile blanchâtre et une sorte de brouillard se levait du sol sec et poussiéreux.

Vers deux heures de l’après midi, Abu s’arrêta brusquement et dit :

- Rentrons. Aujourd’hui on ne trouvera rien car un vieux lion vient de mourir!

Nous le regardâmes sans comprendre et Stan demanda :

- Quel lion, Abu?

Le visage du pisteur s’illumina. Il répondit gravement :

- Un vieux lion. Et, après un court moment :

- La brousse est en deuil. Un long silence suivit. Lentement, nous revînmes au véhicule. La poussière blanche suspendue dans l’air amplifiait la gravité du moment.

À notre retour, sur la grande place du village, une foule dense entourait quelque chose que nous n’aperçumes qu’en nous approchant. Sur le sol gisait un vieux lion mâle à la crinière grisâtre et clairsemée. Il était très maigre, on aurait dit un squelette. Il lui manquait une bonne partie de la patte avant gauche mais la plaie semblait ancienne, elle était presque cicatrisée. À côté du lion se tenait un chasseur européen, tout excité, en train de discuter avec son pisteur de la façon d’enlever et de préparer la peau du lion pour que la patte déchiquetée y paraisse le moins possible.

C’était hier. Nous nous sommes couchés de bonne heure mais il m’a fallu du temps pour m’endormir. Stan aussi a longtemps tourné sur sa couchette. Ce matin je me suis réveillé en sursaut. Dans mon rêve, je courais, essayant d’échapper à un danger indéfini. Mes jambes étaient très lourdes et le danger s’approchait. Dès ma première pensée j’ai revu le vieux lion gisant dans la poussière.

Les préparatifs du départ s’achèvent. Stan est très concentré. Pour la énième fois il vérifie dans sa ceinture la position des cartouches aux différents effets d’impact. La balle au bout de plomb - demi-blindée - doit être utilisée pour le tir initial car elle éclate en morceaux en pénétrant le corps. La balle blindée servira éventuellement pour le coup de grâce mais surtout pour celui de défense. Celui qu’il faut tirer dans le museau d’un animal furieux qui chargerait à 40 km/h.

Deux ombres apparaissent près de l’arrière du campeur. Les pisteurs arrivent. Abu est agité et il porte une nouvelle casquette. Il est frustré. Les mots souvent répétés par le sorcier Magela lui reviennent à l’esprit : « Souvenez-vous, ô hommes qui doivent nourrir vos familles, quand vous ne trouvez pas ce que vous cherchez, changez vos têtes! » Jusqu’à ce jour il n’a pas compris exactement ce que Magela voulait dire, mais depuis son adolescence il porte toujours une casquette durant son travail, et la change pour une autre quand quelque chose va mal. Sa fierté en souffre. Et il commence à douter des capacités du chasseur.

C’est la première fois dans sa carrière qu’il a besoin de plus que trois jours pour satisfaire un client. Il possède sa licence de guide officiel de la grande chasse et se considère comme le meilleur pisteur de son pays. Il sait qu’en deux jours il n’a donné qu’une seule chance au chasseur d’obtenir son trophée, mais il sait aussi que son client l’a ratée, cette chance. Et puis il y a ce vieux lion qui allait mourir…

Je referme le toit du campeur, place mon sac avec caméra et accessoires près du siège du conducteur et prends le volant. Abu est assis à ma droite, Stan en arrière avec l’apprenti pisteur. Personne ne parle. L’image du vieux lion ne quitte pas mes pensées.

Dans les phares défilent les huttes, les unes carrées, les autres rondes. Entre elles, on aperçoit les formes hémisphériques des fours à pain faits de terre séchée au soleil, et les silhouettes hautes mais trapues des greniers bâtis sur pilotis pour protéger des rongeurs la récolte de manioc. Plus loin, on distingue l’ombre d’un énorme baobab aux branches tordues d’où pendent sur de longues tiges des fruits ressemblant à des boules de Noël.

Quelque dizaines de mètres passé la dernière case, une barrière en bois nous oblige à stopper. Tout près se trouve une petite hutte ronde. Personne pourtant n’en sort pour nous ouvrir le passage. Abu descend lever la barrière et nous pénétrons sur un étroit chemin de terre, presque un sentier. Nous avançons lentement, fenêtres fermées. Les branches épineuses et tordues de la brousse grincent en effleurant les tôles et les vitres latérales de notre véhicule.

Le jour se lève brusquement et dans l’espace de quelques minutes la lumière diffuse prend la relève de la noirceur. On dirait que la clarté a dissipé la tension. Et soudainement tout le monde a envie de parler. Stan demande à Abu s’il est sûr de savoir comment fonctionne le 7,62 mm tchèque. L’apprenti pisteur demande une cigarette en tapant sur mon épaule. Moi, je veux savoir où Stan a mis mon canif. Seul Abu est silencieux. Il répond à Stan d’un signe positif de la tête et regarde droit devant lui. L’étroit chemin devant nous semble désert.

Tout à coup Abu se penche vers l’avant. Je ralentis instinctivement. Il observe le chemin pendant quelques instants et brusquement lève la main :

- Arrêtez!

Je m’exécute, Il sort du véhicule, avance de quelques pas sur la piste et s’arrête. Nous le rejoignons tous. Il examine le sol poussiéreux. On y voit une légère dépression entourée d’empreintes de pieds nus, de quelques traces de semelles sculptées de bottes et des branches cassées.

Les deux pisteurs échangent quelques mots dans leur dialecte tribal. Ils ont l’air triste. Stan interroge :

- Qu’est-ce que c’est, Abu?

Abu relève lentement la tête et, après un court silence, répond :

- C’est ici que le vieux lion est mort. Vous aurez votre trophée aujourd’hui, monsieur Stan!

Après un autre silence, il poursuit :

- Vous savez, ce lion ne pouvait plus survivre, il mourait de faim. Pendant plusieurs semaines il a essayé de chasser malgré une patte coupée par une trappe, mais il ne mangeait pas à sa faim. Quand il s’est senti épuisé, il est venu ici, s’est couché sur le chemin et a attendu le chasseur blanc. Lentement, nous revenons au véhicule et reprenons la route en silence.

Quelques kilomètres plus loin Abu s’anime de nouveau. Il me fait signe de ralentir et puis de m’arrêter. Abu disparaît rapidement dans la brousse. Sur la surface du chemin on distingue facilement les traces fraîches et nombreuses d’un grand troupeau de buffles.

Abu réapparaît d’une direction inattendue et dit :

- On continue à pied. Ils sont plus que cinquante et il y a quelques beaux mâles parmi eux.

Notre guide n’est plus le même. Sa tristesse a complètement disparu. Notre équipement sur le dos, nous nous enfonçons dans la brousse à la file indienne.

En-piste.jpg (233863 bytes)Abu marche le premier, courbé sur le sol, le 7,62 mm tchèque en bandoulière sur le dos. De temps à autre il ramasse et examine une branche, la rejetant quelques pas plus loin. Occasionnellement, il s’arrête près d’une plaque de bouse et de son pied en vérifie la fraîcheur. Stan se faufile derrière Abu. Il tient son Jeffery des deux mains, l’index de la main droite allongé près de la détente, une vieille habitude de guerre. Malgré sa cinquantaine avancée, il est souple et se déplace aisément et sans bruit à travers la broussaille.

Je marche le troisième. Une petite ciné-caméra dans mes mains, j’essaye d’éviter de faire craquer une branche sèche dissimulée dans les herbes. Ici et là, nous contournons un arbre massacré par des éléphants. L’apprenti pisteur ferme la file. Il tient dans sa main droite une énorme machette. Une corde orange, nouée autour de sa taille, retient un grand couteau de cuisine, bien usé.

L’inquiètude de Stan a presque disparu. Il ressent maintenant cette sorte d’excitation qu’il connaît si bien et pour laquelle il a consacré presque tout le temps libre de sa vie. Après réflexion, bien que frustré par la défectuosité de l’arme, la mésaventure du premier jour ne l’a pas trop déçu. Au contraire. Si l’express avait fonctionné, son plaisir aurait été écourté, incomplet. Ce n’est pas le fait de tuer qui l’excite, c’est la confrontation. Dans le passé, il lui est arrivé de suivre un animal pendant trois jours, de l’avoir finalement au bout du fusil, presque à bout portant, et de ne pas appuyer sur la détente. Dans ces moments-là, comblé, il murmurait : « Bang! Tu es mort! » avant de rentrer heureux et en paix.

Abu s’immobilise. Lentement, sans se retourner, il nous fait signe de nous arrêter et du même geste de la main droite pointe son index vers une petite ouverture entre les arbres, un peu à droite. Ils sont là! À cent mètres, une masse de corps noirâtres se déplace lentement de droite à gauche. Les buffles sont nombreux, très nombreux. En rampant nous amorçons notre approche.

Abu s’arrête de nouveau. À une centaine de mètres, un peu en retrait du troupeau, on distingue un groupe de quatre magnifiques bêtes. Parmi eux, un énorme mâle noir regarde attentivement dans notre direction. Je vois Abu enlever son fusil de l’épaule et faire à Stan un signe de tête. Ce dernier se relève avec précaution, tourne le cran de sûreté de son Jeffery et, encore plus lentement, met l’arme à l’épaule. Serrant la caméra dans mes mains tremblantes et moites, l’œil collé au viseur, j’essaye de demeurer immobile.

Soudain, le mâle relève encore le museau, de sorte qu’on ne voit plus ses cornes. Avec un grondement sourd, il se retourne à la vitesse de l’éclair et disparaît parmi les arbres et les broussailles touffues. Les trois autres et le troupeau entier le suivent immédiatement dans un vacarme épouvantable, soulevant des nuages de poussière blanchâtre.

Durant un long moment les martèlements de sabots et les bruits de branches cassées au galop nous parviennent encore. Abu marmonne quelques jurons et jette un regard oblique à Stan. Ce dernier remet en position le cran de sûreté de son fusil et, esquissant un petit sourire, lance:

- Nous les suivons!

Pour lui c’est maintenant que la vraie chasse commence. Il sait qu’il n’est pas facile de suivre un troupeau de buffles en alerte. Il est bien organisé. Souvent une vieille femelle marche en tête et un ou plusieurs mâles assurent la sécurité sur les flancs. Un buffle possède une ouïe et un odorat bien développés. Il ne cherche pas la bagarre mais il est tenace et rancunier. Blessé, ou pris au piège, il peut renverser les rôles, poursuivre son oppresseur jusqu’à l’épuisement et attaquer à tout moment.

Abu se redresse, jette un dernier regard dans la direction du troupeau et dit :

- Nous devons faire vite maintenant. Ils sont alarmés et vont aller loin. Notre seule chance de les trouver est de couper leur chemin, contre le vent, en marchant très rapidement.

Le guide-pisteur indique la direction presque opposée à celle où est disparu le troupeau. Nous repartons. Le soleil est déjà très haut et bien qu’encore entouré d’un petit halo chauffe de plus en plus fort.

Vers deux heures de l’après midi, nous entrons dans une sorte de savane couverte d’herbes sèches s’élèvant à notre hauteur. Le terrain devient accidenté; nous tombons dans des trous, grimpons de petites collines. Abu semble très tendu. Plus tard, il nous dira que la savane était habitée par des lions. Même si ce n’était pas l’heure de la chasse pour eux, nous aurions pu pénétrer accidentellement dans une tanière et déranger une lionne nerveuse.

Une autre heure passe. Abu ralentit et nous demande d’arrêter. La savane s’est changée en brousse clairsemée. Appelant son apprenti près de lui, il nous dit à Stan et moi :

- Suivez-nous à la plus grande distance possible. D’habitude à cette heure-ci les buffles font la sieste, mais je sens qu’ils ne sont pas loin et leur sentinelles sont toujours vigilantes. Nous attendons debout pour les laisser s’éloigner.

Profitant de cette courte pause je détache ma gourde d’eau et m’apprête à l’ouvrir. Stan me regarde de travers et dit méchamment :

- Je te conseille de ne pas boire maintenant. Attends qu’on soit au repos pour plus longtemps!

J’ai déjà entendu ce genre de conseil et je sais que Stan a raison, mais je suis épuisé, il me semble que j’ai de la sciure de bois pleine la gorge. Après un moment d’hésitation, j’acquiesce d’un hochement de tête et rattache la gourde, sans l’ouvrir.

Brusquement, sans un mot, Stan se remet en marche. Il n’aime pas l’initiave d’Abu. Le chasseur c’est lui, pas Abu. Il sait que les règlements de la grande chasse l’obligent à prendre un pisteur officiel, mais le principe de la chasse organisée et contrôlée lui déplaît au plus haut point. Tout en appréciant beaucoup la présence d’Abu, en aimant l’atmosphère de mystère qui l’entoure, il se méfie un peu de lui. Après tout, il ne sait rien de ses capacités de tireur ni de son comportement dans en situation d’urgence.

Stan accélère et bientôt nous rejoignons les pisteurs. Entendant nos pas, Abu s’arrête, tourne la tête et interroge Stan du regard. Ce dernier s’approche tout près et chuchote:

- Abu, je pense que c’est mieux que je te suive de près, allons-y!

Abu hésite un instant, l’air de vouloir dire quelque chose. Pendant un instant, ils se regardent fixement mais sans méchanceté. Hochant la tête et avec un soupir, Abu indique à son aide de fermer la file, comme au début, et nous poursuivons notre marche ensemble.

Plus d’une heure s’écoule. La brousse redevient dense et Abu ralentit. À un moment il s’arrête et tend sa main vers l’avant, légèrement à gauche. Stan s’approche de lui et lève les jumelles. Il aperçoit un léger mouvement. Promenant les lentilles de gauche à droite, il s’immobilise tout à coup. « Oui, nous les avons rattrapé! » se réjouit-il intérieurement. Il les voit à peine, mais ils sont là, une multitude de buffles blottis ensemble parmi les arbres.

Stan sent la main d’Abu sur la sienne. En se tournant il suit des yeux son index, qui pointe à trente degrés à droite. Abu chuchote :

- Ils sont partout, mais là-bas ce ne sont que des femelles et des petits!

Il fait signe de le suivre mais Stan le retient.

- C’est à moi de jouer maintenant, dit-il très bas à l’oreille d’Abu. Prépare ton fusil et suis-moi. Tu ne tires qu’en cas d’extrême urgence, hein!

Abu ne sait pas quoi faire. Non seulement il n’a jamais laissé sa place au chasseur blanc avant de lui pointer clairement la cible, mais souvent c’est lui qui tirait le premier sur la demande du chasseur fatigué ou trop nerveux. Il regarde dans la direction du troupeau et ne bouge pas. Il a des doutes sur la compétence du chasseur, sait que le Jeffery n’est pas au point, et n’aimerait pas affronter un buffle blessé avec ce petit fusil tchèque, qu’il tient dans sa main.

Une main sur son épaule lui fait tourner lentement la tête. Stan a posé la main droite sur le magnifique couteau de chasse attaché à sa ceinture. Le pouls d’Abu s’accélère. Le blanc tape le couteau, les yeux rivés dans les siens, et par d’autres gestes indique que cet objet, à certaines conditions, peut changer de propriétaire. Le visage du guide s’illumine et, après une brève hésitation, il acquiesce d’un mouvement de tête.

Tout cet échange n’a duré qu’une minute. Stan se glisse en position de tête et, penché très bas, prend un peu à gauche. Nous suivons de près. Il s’arrête quelques fois, scrute la brousse avec ses jumelles et continue sans se retourner. J’ai perdu le troupeau de vue et une autre demi-heure s’écoule avant que je ne voie Stan s’arrêter de nouveau, et de nouveau scruter la brousse d’un regard circulaire. Au bout de son mouvement, il se fige net.

À moins de cent mètres, un beau mâle brun-roux se déplace lentement, exposant son flanc droit. Stan l’observe et remarque derrière, un petit troupeau de dix à quinze bêtes couchées en rond, toutes les cornes tournées vers l’extérieur. Le buffle semble calme. Une légère brise, survolant le troupeau, apporte l’odeur de la bouse chaude.

Stan sursaute en sentant une légère tape sur son épaule. Sans se retourner, il répond par un hochement négatif de la tête. « Non, pense-il, ce ne serait pas un beau trophée. C’est un mâle, mais il est trop jeune. Et il ne me sent pas, l’idiot! ». Et il repart dans sa direction originale, à gauche du petit troupeau.

Le temps passe et le soleil commence à décliner. Je suis à moitié mort de fatigue et de soif. Stan continue d’avancer, s’arrêtant fréquemment pour parcourir la brousse des yeux. Lui il ne montre aucun signe de fatigue. Abu, un peu résigné, le suit de près en tenant son fusil à deux mains. Mais le guide est tendu, il sait que les buffles ne sont pas loin à droite. Il soupçonne que nous longeons un énorme troupeau couché dans la brousse pour son repos diurne. L’apprenti pisteur traîne quelque mètres derrière moi. Lui aussi est inquiet, je le sens.

Brusquement un craquement se fait entendre en avant, à gauche. Stan fige sur place, accroupi. Il lève les jumelles. À moins de soixante mètres, à peine visible entre les arbres, il aperçoit la moitié avant d’un énorme buffle noir. Le mâle tient la tête haute, aplatie, et semble regarder dans sa direction. Stan devine sur-le champ qu’il a trouvé son adversaire. Ils se sont déjà rencontrés ce matin. Voilà le trophée qu’il est venu chercher ici!

Le buffle est un peu loin. En outre, il n’est pas bien placé. Pour un tir efficace il faut être à cinquante mètres ou moins, et puis ce maudit Jeffery tire trop haut. Stan prépare fébrilement son plan d’approche. « Premièrement, reste calme, se rappelle-t-il. Ensuite déplace-toi vers la gauche, tu seras mieux placé contre le vent.» Il lève ses jumelles encore une fois et observe attentivement la bête. Le buffle a tourné légèrement la tête à gauche et semble moins tendu. « Il ne m’a pas senti encore, se dit Stan, mais fais vite, c’est un vieux rusé!»

Le chasseur se lève à moitié et avance. Nous le suivons. Curieusement, la fatigue m’a quittée, je n’ai plus soif. Je serre la caméra dans les mains en prenant toutes les précautions pour ne pas émettre le moindre bruit. Nous rampons très lentement d’un buisson à l’autre. Derrière chaque arbre Stan s’arrête, lève les jumelles, vérifie la distance et la position du mâle.

Nouveau craquement. Aplatis dans la poussière nous n’osons plus respirer. Devant, à moins de quarante mètres, notre mâle réapparaît dans toute sa splendeur. Son côté gauche est visible aux trois quarts. Il regarde attentivement dans notre direction, mais ne semble pas alarmé.

Stan sait que le moment est venu. Accroupi, il tourne le cran de sûreté et se lève lentement tout en épaulant le fusil. Gardant en mémoire la correction nécessaire, il vise dans le bas du ventre, juste derrière les pattes antérieures. Il glisse l’index sur la détente et petit à petit augmente la pression ...

Le tonnerre de la décharge retentit. Le buffle demeure figé une seconde, fait brusquement volte-face et, poussant un cri rauque, se met à galoper jusqu’à disparaître. Toute la brousse explose en même temps. La poussière se lève sous des centaines de sabots. Le vacarme des branches cassées et des arbres entiers arrachés est tel que je n’entends rien de ce que crie Abu, à quelques mètres. Du coin de l’œil, je vois Stan recharger le fusil.

La tumulte continue de nous assourdir durant de longues minutes. Le galop des bêtes est encore audible quand la voix plus calme d’Abu me fait sursauter:

- Nous avons eu de la chance. Nous aurions pu tout aussi bien nous trouver sur leur chemin!

Stan essaye de mettre de l’ordre dans ses pensées. Il sait mieux que quiconque combien nous étions proche du désastre. Un de ses amis chasseurs, Thomas, a péri dans des circonstances similaires. Il sait aussi que le danger n’a pas disparu avec le troupeau. Son mâle, il sait qu’il l’a touché. Mais où exactement? Est-il blessé gravement ou légèrement? Se cache-t-il quelque part pour prendre sa revanche?

Le chasseur regarde autour de lui. Il faut absolument retrouver et achever la bête blessée. Elle pourrait être extrêmement dangereuse pour les habitants ou pour un chasseur non averti. Cherchant Abu des yeux il lui fait signe de s’approcher :

- Abu, la bête est blessée, il faut la retrouver, dit-il lentement, d’une voix calme mais un peu incertaine.

Il se souvient d’une aventure que Thomas lui a racontée un jour. « Je m’approchais d’un buffle gisant immobile après mon tir. Cet animal a bondi brusquement quand je n’étais plus qu’à quelques mètres de lui. Les bonnes jambes et le tir précis du pisteur m’ont sauvé la vie. »

Abu, avec un petit sourire, regarde Stan tranquillement et répond :

- Je vous ai dit que vous auriez votre trophée aujourd’hui. La brousse n’était plus en deuil. Le vieux lion est heureux au paradis, et votre buffle, il est là!

Levant la tête, il tend la main vers le ciel. Plusieurs grands oiseaux tournoient lentement dans l’air. Ils émettent des cris qui semblent attirer leurs congénères. Ce sont les vautours qui se préparent au festin.

Au moment de repartir dans la direction des charognards, j’entends derrière moi un craquement de branche cassée. Je me tourne brusquement, un frémissement d’angoisse dans le dos. J’aperçois l’apprenti pisteur qui descend d’un acacia épineux. Il murmure des mots incompréhensibles en essuyant quelques gouttes de sang de sa main écorchée. Nous échangeons des sourires soulagés. Stan dit à Abu de préparer sa carabine et de le suivre. Prudemment, nous nous mettons en marche.

La vue des vautours n’a pas dissipé la tension de Stan. Il avance très concentré tenant le fusil à deux mains, la balle blindée dans la chambre et le cran de sûreté ouvert. Quelque cent mètres plus loin il entrevoit le corps noir du mâle gisant sur le côté droit. L’animal paraît encore plus grand.

Stan nous fait signe d’arrêter et s’approche, le fusil prêt à tirer. Il s’arrête à dix mètres de la bête, l’examine un moment, s’approche encore un peu, s’arrête de nouveau et finalement se redresse. Il remet le cran de sûreté en position fermée et appuie le fusil contre un arbre.

Nous nous approchons tous. À la hauteur de l’épaule gauche du buffle, un peu derrière, se voit un petit trou entouré de quelques éclaboussures rougeâtres. L’animal est bien mort. Nous demeurons immobiles et silencieux pendant quelques instants.

Stan agenouillé.jpg (147308 bytes)Stan réagit le premier. Dans l’arbre le plus proche, il casse une petite branche feuillue et la dépose sur la tête du mâle. Il met un genou à terre. Dans un geste propre à la tradition séculaire des chasseurs polonais, il rend hommage à son adversaire.

Le soleil s’est déjà caché derrière les arbres. L’apprenti pisteur commence à entailler le cou du buffle avec sa machette. Il travaille adroitement. En quelques minutes la tête entière est séparée du corps. Il enlève ensuite quelques morceaux de la meilleure viande.

Stan et moi, assis par terre, vidons lentement nos gourdes remplies d’eau tiède, merveilleusement liquide. Une multitude de vautours nous entoure de toutes parts. Ils occupent les branches des arbres, sautent à terre en petits groupes, tournoient dans les airs en nombre toujours plus croissant.

Selon Abu, notre véhicule se trouve à quelque trois kilomètres d’ici. Il en indique la direction sans aucune hésitation. Nous formons de nouveau une file indienne mais cette fois les deux pisteurs nous précèdent, Stan et moi. Abu marche le premier portant sur la tête trois grands morceaux de viande rouge sombre. À sa ceinture de toile verte est attaché le couteau de Stan. L’apprenti pisteur le suit avec la tête de buffle, tantôt sur l’épaule, tantôt sur la tête.

Il est près de six heures du soir. La nuit est presque tombée. Dans les dernières lueurs du jour, quatre ombres difformes s’approchent du véhicule campeur. La porte coulissante claque, une torche s’allume brièvement et la lumière vacillante d’une lampe à pétrole apparaît.

Le cri d’une hyène déchire le silence du crépuscule. Sur le toit du campeur une silhouette sBatia-vautours.jpg (147583 bytes)ombre attache la tête du vieux buffle. Le reste de la carcasse sera partagé entre les vautours, les autres charognards et les villageois, s’ils arrivent à temps demain matin - guidés par l’apprenti pisteur. Mais le vieux lion sans patte n’aura pas la chance de participer à ce repas gratuit.

Texte et photographies ©2009 Christophe Serdakowski

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Note

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