Tenir tête ...

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... aux chasseurs de têtes

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La camionnette s’approchait de l’aérogare juste derrière un sepeda motor, un vélomoteur sur lequel prenait place une famille de quatre. J’observais avec émotion les manoeuvres du papa, qui tout en soutenant de ses bras tendus son fiston d’environ quatre ans, slalomait parmi les piétons, d’autres vélomoteurs, à quelques centimètres seulement des véhicules qui le dépassaient, tous klaxons hauts. Derrière papa, assise en amazone, voyageait maman serrant dans ses bras un bébé-fille que je pouvais toucher en les doublant.

Indonesia-Irian-Jaya-Merauke-aéroport-1.jpg (120694 bytes)L’aérogare de Merauke était bondé comme chaque mercredi. Sur l’étroit stationnement devant l’entrée principale, déjà encombré par quelques véhicules de notables locaux, arrivaient en trombe les camionnettes surchargées se frayant un chemin parmi les motocyclettes et vélomoteurs.

Deux militaires en uniforme de combat et armés, postés des deux cotés de la porte d’entrée, observaient attentivement la multitude de porteurs volontaires qui essayaient d’arracher une pièce de bagage aux quelques hommes en salopettes portant la fière insigne Penunggu Pintu - porteur officiel.

Des deux côtés de l’aérogare, surmontée d’une petite tour de contrôle, partait une haute clôture en fil de fer, derrière laquelle s’étendait le carré du tarmac où stationnaient un petit bi-moteur civil affichant les couleurs de la compagnie locale d’aviation Merpati (qui signifie le pigeon en indonésien), un bi-réacteur F-28 de Garuda - la compagnie nationale indonésienne d’aviation - et un gros hélicoptère militaire « en tenue de combat » et lourdement armé. D’autres militaires armés étaient postés de chaque côté de la clôture. Ils surveillaient attentivement la cohue habituelle qui accompagnait les départs et les arrivées des pesawat² (avions, au pluriel).

La camionnette s’arrêta à une cinquantaine de mètres de l’entrée. Même à cet endroit, elle fut immédiatement entourée par une dizaine d’hommes, essayant d’ouvrir les portières et criant qui mieux mieux. Mon compagnon, Dave, un autre expert du Projet, descendit de son siège de conducteur et d’une voix autoritaire lança quelques mots en indonésien. Une courte discussion s’engagea et deux hommes souriants pénétrèrent à l’intérieur de la camionnette pour charger sur leurs épaules mes bagages, tandis que les autres couraient déjà vers un autre véhicule qui arrivait.

* * *

L’avion prenait de l’altitude. Au dessous défilaient les rizières coincées entre la plage et la rangée de petites maisons longeant la longue rue principale de Merauke, Raya Mandala. En avant, je voyais déjà les méandres du fleuve Merauke découpés dans la jungle touffue.

C’était mon premier voyage en Asie et à peine quelques jours après mon arrivée en Indonésie, je m’enfonçai déjà dans l’inconnu de cette mystérieuse île de la Nouvelle-Guinée, habitée par les énigmatiques Asmats et d’autres tribus communément appelés par les étrangers : les chasseurs de têtes.

Je me dirigeais vers le camp abandonné de la pétrolière américaine Sunoco où logeaient temporairement les équipes du Projet. Mais je devais aussi faire de petites expéditions à pied vers d’autres villages voisins. L’avion devait atterrir à Tanahmerah, à quelques kilomètres du camp Sunoco.

Lors de bref séjour à Jakarta, capitale de l’Indonésie, j’avais feuilleté un livre sur Irian Jaya, la partie occidentale de la Nouvelle-Guinée, et appris que le village de Tanahmerah signifiant la terre rouge était situé à quelque 300 kilomètres, à vol d’oiseau, au nord de Merauke, petite ville côtière du sud de l’île.

En plus d’une mission catholique et d’un garnison militaire, Tanahmerah abritait une fameuse prison coloniale hollandaise sans barbelés, jamais fermée et comparable à celle où l’on voit souffrir le courageux colonel Nicholson dans Le pont sur la rivière Kwai, un classique du cinéma.

Le Projet était en retard et je devais voir pourquoi le travail progressait si lentement, revoir l’organisation des opérations de collecte de données topographiques (ma spécialité) et pédologiques en cours, et préparer un rapport des suggestions pour une réunion de la direction du Projet prévue dans quelques semaines.

Au fur et à mesure que l’avion s’élévait, mon pouls ralentissait. Il faisait un peu moins chaud et je me remettais lentement des émotions du départ. Le bras de ma voisine était collé au mien et quand elle s’est penchée en avant vers un carton coincé entre ses jambes, je sentis la transpiration libérée s’écouler jusqu’à la paume de ma main. Pour la première fois depuis le décollage, je regardai plus attentivement autour de moi.

L’avion de Merpati, un bi-moteur De Havilland, était un petit cargo où l’on avait installé une vingtaine de strapontins en toile. Tous les sièges étaient occupés par des adultes tandis que les nombreux enfants voyageaient sur les genoux de leurs parents. Entre et sous les sièges s’entassaient les cartons, filets et sacs en toile. Les passagers, soulagés d’être du voyage, bavardaient entre eux. En avant, à droite, une mère allaitait son bébé.

Ma voisine se redressa brusquement, tenant dans sa main tremblante un petit flacon rempli de comprimés orange. Elle en prit un et l’avala. À la vue du petit flacon, j’eus l’impression d’avoir oublié quelque chose, mais je n’arrivais pas à me rappeler quoi.

Je regardai par la petite fenêtre. L’avion volait maintenant au-dessus d’une épaisse couche de nuages. Il restait encore un peu plus d’une heure de vol et j’essayais de relaxer. L’arrivée promettait autant d’émotions, sinon plus, que le départ. Je voyageais seul, ne parlais pas la langue du pays, Bahasa Indonesia, et ne savais pas où j’allais dormir.

Il m’était impossible de m’étirer plus confortablement sur le siège mais, en fermant les yeux, je sentis la tension diminuer. Les scènes de cet embarquement insolite revenaient encore et encore, insistantes et bouleversantes.

* * *

À l’intérieur de l’aérogare, nous dûmes nous frayer un chemin à travers une foule dense et bruyante qui s’épaississait davantage devant le comptoir de départ. Dave indiqua aux porteurs de se diriger vers la balance, à droite, et me poussa vers une petite porte à gauche. À l’intérieur, derrière un bureau, était assis un Javanais en chemise bleue fraîchement repassée.

- Selamat pagi, tuan Lukman. Bonjour, monsieur Lukman, salua Dave.

- Selamat pagi, tuan David, ya apa kabar? Bonjour, monsieur David, comment ça va?

- Baik. Terima kasih, tuan Lukman. Bien. Merci beaucoup, monsieur Lukman. Et Dave tendit au fonctionnaire l’épaisse pochette contenant mon billet.

L’homme l’ouvrit, regarda brièvement à l’intérieur, sortit le billet et glissa la pochette dans le tiroir central du bureau. Se levant de sa chaise, il alla à une autre porte, l’ouvrit et donna quelques instructions rapides à quelqu’un d’invisible de notre place. Puis il s’approcha de Dave, lui rendit le billet et se tournant vers moi s’inclina légèrement en disant:

- Selamat jalan dan selamat bekerja, tuan. Bon voyage et bon travail, monsieur.

Esquissant un sourire, je m’inclinai à mon tour. Ne comprenant pas l’ensemble du propos, j’hésitai un instant, mais il avait utilisé deux fois le mot selamat qui signifie: paix, bien-être, fortune, sécurité, bonheur, et qui revient dans toutes les formes des salutations bienveillantes. Cela m’encouragea à prononcer la seule phrase que j’avais apprise dans cette langue:

- Terima kasih banyak, tuan. Merci beaucoup, monsieur.

Cette langue, je devais l’apprendre. Je sentis que c’était une question de survie ici, de la vraie!

Dave et moi sortîmes du bureau. La foule s’agitait encore devant le comptoir d’embarquement. Ceux qui étaient en arrière tenaient leurs billets en l’air au-dessus des leurs têtes. D’une des pochettes sortait le bout d’une coupure de cinq mille rupias, l’équivalent d’un salaire hebdomadaire d’un ouvrier.

Nous nous dirigeâmes vers la balance ou attendaient les porteurs avec les bagages. Dave paya les porteurs, remit mon billet à un Javanais en uniforme et me demanda d’ouvrir la valise et la caisse en bois. Le fonctionnaire fouilla attentivement les contenus, sous les regards attentifs de la foule. Après quelques échanges, traduits par Dave, il m’ordonna de fermer les bagages, les marqua de deux croix à la craie et, d’un geste de la main, indiqua aux ouvriers de les emporter vers l’avion.

Enfin, nous nous gagnâmes une petite salle d’attente. À l’entrée, nous fûmes arrêtés par deux militaires armés. Dave tendit mon billet. Le plus haut gradé nous dévisagea et demanda:

- Siapa orang berangkat? Qui est-ce qui part?

- Tuan yang ini. Ce monsieur, répondit Dave en me désignant.

- Baik. Silakan masuk, tetapi satu orang saja. Bien. Entrez s’il vous plaît, mais un homme seulement. Dave voulut discuter mais le soldat me tendit le billet et me poussa à l’intérieur sans un mot de plus.

Une heure et demie après l’heure prévue de départ, l’homme en chemise bleue, flanqué des deux mêmes militaires, vint ouvrir la porte donnant sur le tarmac. La foule de passagers se précipita vers la sortie. Étant tout près de la porte, je sortis un des premiers. Avant de monter à bord j’aperçus mes bagages, empilés parmi les autres sur le tarmac.

Assis dans l’avion, j’observais la cohue à la porte, contrôlée tant bien que mal par deux Javanais en uniforme. Quand tous les sièges furent occupés, le plus gros des Javanais se mit en travers de la porte et indiqua que l’embarquement était terminé. Il restait encore une dizaine de gens sur le tarmac. Les deux militaires furent appelés pour éloigner les malchanceux, qui, résignés, récupérèrent leurs bagages entassés près de l’avion.

Les deux Javanais, aidés par un porteur, chargèrent une partie des bagages dans les petites soutes situées à l’avant et l’arrière, et le reste dans l’espace près de l’entrée. Après une brève discussion avec une passagère dont le mari était resté sur le tarmac, ils fermèrent la porte et s’installèrent aux commandes de l’appareil.

* * *

Une turbulence nous secoua et j’ouvris les yeux. L’appareil s’inclinait dans un virage à gauche et semblait descendre. La couche des nuages s’approchait lentement. La voisine en sueur tenait toujours le petit flacon de comprimés orange dans sa main tremblante et soudain, je me souvins que c’était mercredi, le jour de la semaine où je devais avaler mon cachet de Fansidar - le préventif / médicament contre la malaria.

« Mon Dieu, pensai-je, dans quelle aventure me suis-je embarqué !» Ce n’était pas mon premier voyage dans un endroit reculé. En fait, j’avais connu la jungle africaine, traversé deux fois le désert du Sahara à la boussole et parcouru hors chemin les montagnes d’Haïti. Mais ici c’était différent.

J’essayais d’identifier cette différence mais je n’arrivais pas à me concentrer. Je savais maintenant que je non seulement j’avais oublié d’avaler ma dose hebdomadaire de Fansidar mais aussi j’avais oublié d’en faire la provision à la petite pharmacie au bureau du chef de Projet à Merauke. Ce médicament préventif dangereux, mais le seul encore efficace ici, n’était pas disponible à Montréal, car sa vente était interdite au Canada.

J’attendais ce Projet depuis plusieurs mois. Depuis longtemps je rêvais de travailler en Asie, de me plonger dans l’atmosphère de cette multiculture, si méconnue et différente de la mienne, mais tellement plus ancienne. Mon départ fut retardé plusieurs fois pour des raisons imprécises, mais finalement je partis, pour deux ans, en laissant derrière mon épouse et mes deux enfants, déjà étudiants à l’université. Ma femme viendrait me rejoindre dans quelques semaines, mais les enfants devraient se débrouiller tout seuls dans notre maison familiale en banlieue de Montréal.

L’avion descendait et la couche de nuages s’approchait rapidement. Je remarquai l’agitation dans le cockpit signifiant que l’atterrissage était imminent. Un mouvement brusque de ma voisine attira mon attention. Elle n’avait plus son flacon de comprimés orange dans la main. Son visage crispé était verdâtre et tout son corps tremblait. Elle était visiblement malade.

Le rideau des nuages s’ouvrit sans avertissement et le village de Tanahmerah apparut sous les ailes de Merpati. Perpendiculaire au lit étroit et profond du fleuve Digul, aux berges presque verticales de couleur rouge brique, s’étendait entre les arbres un chemin en terre battue, bordé de maisons coiffées des rouges tuiles hollandaises, et de maisonnettes couvertes de la tôle ondulée rouillée.

L’avion sortit d’un virage serré au-dessus du fleuve et descendait fortement vers une courte piste d’atterrissage en terre battue, flanquée d’une baraque. Devant la bâtisse - de la taille d’une petite maison, avec le mot Tanahmerah peint en grosses lettres carrées sur son toit - s’agitait une foule d’au moins cent personnes.

Merpati passa à basse altitude au-dessus de la piste, vira de 180 degrés à son extrémité et revint au dessus du fleuve. Un nouveau virage et, cette fois, le régime des moteurs baissa, l’aéronef amorça son approche finale et atterrit. Freinant fortement, il se dirigea directement vers la foule et, avant même que ses hélices ne s’immobilisent, fut entouré par la bruyante masse humaine.

Indonesia-Irian-Jaya-Tanahmerah-5.jpg (92381 bytes)Le débarquement ne put commencer qu’après le déchargement des bagages empilés près de l’unique porte de l’avion. Sorti à l’extérieur, je regardai autour de moi. Rapidement j’aperçus, avec soulagement, le visage connu de mon homologue local, Rachmat, qui se frayait un chemin vers moi - suivi de deux autres jeunes Javanais.

- Selamat sore tuan Chris, ya apa kabar? Bon après-midi, monsieur Chris, comment ça va? Demandèrent-ils tous trois, presque à l’unisson.

- Baik, baik, terima kasih. Bien, bien, merci beaucoup, répondis-je rapidement et, changeant immédiatement la langue, je demandai en anglais :

- Pourquoi dites-vous selamat sore et non selamat pagi, que j’ai entendu ce matin au départ de Merauke? Rachmat sourit et répondit aussi en anglais :

- Je vois que vous ne perdez pas le temps pour apprendre notre langue, c’est mieux pour vous, car ici très peu de gens parlent anglais. Dans notre langue, la forme de salutation dépend de l’heure du jour; le matin on dit : selamat pagi, à midi : selamat siang, dans l’après-midi : selamat sore et le soir : selamat malam. Maintenant, il est environ quatre heures de l’après-midi, donc c’est selamat sore - jusqu’au coucher du soleil.

Rachmat m’indiqua de le suivre vers les bagages. Ses assistants extirpèrent les miens non sans difficulté, et nous nous dirigeâmes, à la queue leu leu, dans la direction opposée de l’aérogare.

Nous traversâmes la piste d’atterrissage vers le village, à peine visible parmi les énormes arbres, en passant à travers un troupeau de vaches.

- Qu’est-ce qu’elles font ici ces vaches? demandai-je à Rachmat.

- Elles broutent ici régulièrement, c’est le meilleur pâturage du village, répondit-il.

- Et les avions, comment atterrissent-ils?

- Les pilotes connaissent le problème et n’atterrissent jamais directement. Ils font un passage à basse altitude au-dessus de la piste pour avertir les bergers de l’arrivée du pesawat. Souvent, le pilote fait un deuxième passage pour s’assurer que la piste est libre. Dans les plus grands aéroports, comme Merauke, Jayapura ou Wamena, les sirènes de grande puissance sont installées sur le toit des tours de contrôle pour prévenir les bergers mais aussi les passants, car nos aérodromes de brousse font partie intégrale de nos villages.

Après avoir quitté l’aire dégagée d’atterrissage, nous entrâmes sur une étroite piste zigzaguant entre les immenses arbres, petits potagers et petites maisons aux toits fortement inclinés revêtus des tuiles rouges. Quelquefois nous dûmes laisser le passage aux petites motocyclettes fonçant à toute allure en direction de l’aérodrome.

À un kilomètre et demi environ de l’avion, nous entrâmes dans la cour d’une jolie maison munie d’une grande véranda. Devant l’escalier d’entrée, il y avait un arbre au tronc imposant incliné, d’où poussait, à deux mètres du sol et presque horizontalement, une très grosse branche.

Les jeunes Javanais s’arrêtèrent et déposèrent mes bagages, tandis que Rachmat continua vers la véranda.

- Nous dormirons ici cette nuit, dit-il. Quelques minutes plus tard, il revint en compagnie d’un petit Javanais d’âge moyen, un sarong en batik autour de la taille et un chapeau fez noir sur la tête.

- Selamat datang tuan Chris, bagaimana dagangan Anda hari ini? demanda-t-il. Je jetai un regard vers Rachmat. Il traduisit avec le sourire :

- Pak Yogianto vous souhaite la bienvenue et demande comment vont vos affaires aujourd’hui. Je marmonnai un terima kasih - merci beaucoup - avec un grand sourire, mais j’avais hâte de m’asseoir quelque part et de relaxer.

Nous prîmes place sur la véranda. Le soleil, à peine visible à travers les arbres, était proche de l’horizon. Sirotant un coca-cola tiède, j’observais le manège d’une quinzaine de poules rassemblées autour de l’arbre au tronc incliné.

Sur la grosse branche horizontale étaient assises déjà une douzaine de poules du tronc jusqu’à l’extrémité de la branche. Quelques autres poules, au sol, montaient à tour de rôle sur le tronc et essayaient de trouver une place sur la branche, en poussant la première poule de la rangée. La poussée en chaîne se répercutait jusqu’à la dernière poule, qui, n’ayant plus de place tombait à terre en caquetant aigrement. Le spectacle continua jusqu’au coucher du soleil. À la dernière lueur du jour, les poules malchanceuses s’éloignèrent de l’arbre vers un petit cabanon, de l’autre côté du potager.

Le village de Tanahmerah possède une petite génératrice électrique, mais elle n’alimente pas les maisons privées. Quelques demeures plus riches possèdent leur propre génératrices. C’est le cas aussi de la mission catholique hollandaise. À la tombée de la nuit, un jeune garçon arriva chez Pak Yogianto et j’appris que nous étions invités à souper, Rachmat et moi, chez les missionnaires. Vers sept heures, guidé par le jeune garçon, nous traversâmes le village et entrâmes dans une assez vaste demeure hollandaise perchée sur la rive élevée et escarpée du fleuve Digul.

Assis confortablement dans un spacieux salon sur des fauteuils en rotin, une bonne bière glacée à la main, nous bavardâmes en anglais avec un homme d’âge assez avancé, vêtu simplement à l’européenne. Notre hôte était missionnaire. Il travaillait à Tanahmerah depuis plus de trente-cinq ans. Avant de passer à table, je me souvins de ma pilule anti-malaria et sans attendre, je posai la question au missionnaire :

- Dites-moi, père, quel médicament prenez-vous contre la malaria?

- Aucun, répondit-il.

- Si j’en avais pris pendant toutes ces années, je serais mort depuis longtemps. La grande majorité des médicaments efficaces contre la malaria détruisent le foie très rapidement.

Je ne m’attendais pas du tout à cela. Après un moment, je demandai :

- Avez-vous déjà eu la malaria?

- Non, jamais. Le bon Dieu m’a gardé à l’abri de cette maladie, mais je porte toujours une dose de chinine et je vous recommande fortement d’en avoir constamment sous la main.

Je restai interdit. Je n’avais pas de Fansidar, mais pas davantage de chinine, et je doutais que le bon Dieu serait aussi clément pour moi que pour l’accueillant missionnaire.

Après le repas et avant de quitter la mission, je demandai au missionnaire s’il ne pouvait pas me dépanner avec une dose minimale de chinine, pour un cas d’urgence. Il n’hésita pas une seconde et m’apporta un petit flacon avec quelques comprimés blancs. En me serrant la main et me souhaitant bonne chance au pays, il prononça trois phrases que je ne compris entièrement que deux semaines plus tard :

- J’ai entendu dire, parmi vos gens, que vous explorez la jungle vers l’est, vers la frontière avec la Papouasie. Écoutez bien les tambours, car ils peuvent vous éviter des inconvénients. Les Papous n’aiment pas ce que vous faites ici.

Le lendemain matin, nous quittâmes la maison de Pak Yogianto pour le camp Sunoco. C’était un ensemble de trente-cinq maisonnettes en bois et contreplaqué, solidement construites, avec chacune une chambre et une petite véranda. Il y avait aussi une grande bâtisse contenant la cuisine, la cantine, l’atelier et le petit hangar.

Indonesia-Irian-Jaya-Tagaepe-1.jpg (91287 bytes)Les maisonnettes étaient équipées de lits en bois, mais il n’y avait ni matelas ni literie et pas la moindre commodité. Il fallait dormir directement sur les dures planches, sous des moustiquaires que chacun de nous apporta dans son sac à dos et déploya au-dessus de sa couchette. Il n’y avait ni latrines, ni toilettes. Les besoins naturels se faisaient dans les buissons et les ablutions, dans un ruisseau qui coulait à quelques dizaines de mètres du campement.

Le personnel du campement était majoritairement javanais. C’étaient les techniciens et ingénieurs d’une firme indonésienne de Jakarta, associée à la firme canadienne pour laquelle je travaillais. Rachmat était employé de cette firme indonésienne. C’était un géomètre expert qui servait aussi comme agent de liaison et interprète. En outre, il dirigeait sur le terrain les opérations topographiques et géotechniques du Projet.

Les premiers jours de mon séjour furent difficiles. Les travaux avançaient péniblement. Le moral du personnel était bas et la morosité, palpable. Les premières notes, prises pour mon rapport, insistèrent sur la nécessité absolue d’améliorer les conditions de vie dans le campement, en commençant par la fourniture de matelas, la construction de latrines, une meilleure nourriture et l’établissement d’une communication radio entre les équipes travaillant dans la jungle et le campement. Certains techniciens faisaient passer la communication radio avant l’amélioration des autres conditions de vie et de travail.

Nous, les expatriés, réalisâmes rapidement que nos collaborateurs javanais avaient souvent plus peur que nous des surprises de la jungle. Le climat de la Nouvelle-Guinée est similaire à celui de Java, mais la ressemblance s’arrête là.

La jungle est sombre, difficilement pénétrable, humide, souvent inondée par les débordement du fleuve Digul. Le boulou-boulou (buissons de la forêt inférieure) est rempli de sangsues minuscules causant des infections dangereuses. Une multitude de serpents de toutes grandeurs, dont au moins la moitié étaient venimeux, attend l’imprudent marcheur ou l’inattentif pique-niqueur, sans oublier les énormes oiseaux kasowary ou les sournois sangliers qui attaquent les humains sans crier gare.

Un des problèmes importants pour les habitants du campement Sunoco étaient les sorties nocturnes pour satisfaire leurs besoins naturels. À l’équateur, le soleil se couche vers dix-huit heures et la nuit tombe très rapidement, en quelques minutes. C’est aussi à ce moment précis que la grande chasse commence dans la jungle. Tous les reptiles sortent de leurs cachettes et se placent aux endroits stratégiques pour attendre leurs proies.

Parmi ces endroits stratégiques se trouvent les pistes tracées par les pieds des humains. Ainsi donc, quand on était obligé de quitter le bungalow dans la noirceur, il fallait être muni d’une torche électrique puissante et d’un bâton. Avant de s’engager dans la broussaille, il fallait bien éclairer notre chemin et faire du bruit en frappant les buissons. Les serpents n’attaquent presque jamais s’ils ne se sentent pas menacés, mais ce qui menaçait, c’était de marcher dessus ou … de s’accroupir au-dessus, ou à côté, d’un beau reptile à la langue fourchue.

Une semaine après mon arrivée, et à la suite de quelques rapports verbaux sur la situation au campement transmis à Merauke via l’unique téléphone du village, opérant sur le réseau hertzien, j’appris que Dave viendrait nous rejoindre. Il serait accompagné d’une Anglaise de l’Advisory Group - un organisme mandaté par le gouvernement indonésien pour superviser les projets de transmigration. C’était une bonne nouvelle et elle redressa un peu le moral du personnel.

Indonesia-Irian-Jaya-Tanahmerah-2.jpg (99333 bytes)Les réunions de service en compagnie de Dave et Susan furent houleuses. Outre les mauvaises conditions de travail, un de problèmes longuement débattus fut celui de la présence des militaires de l’armée indonésienne parmi les équipes du Projet. Les autochtones n’aimaient pas du tout d’être « envahis » et de nombreux accrochages en résultaient. Cependant, les dirigeants de la firme indonésienne et certains spécialistes expatriés insistaient sur la présence de ces jeunes Javanais effrayés et mal préparés pour opérer dans la jungle tropicale.

La « solution miracle » ne fut pas trouvée, mais avant de procéder aux changements majeurs, il fut décidé d’envoyer une équipe de reconnaissance vers l’est, pour explorer la jungle en dehors des inondations. Nous apprîmes des autochtones qu’il existait une piste menant vers le village de Butiptiri, situé quelque soixante kilomètres au sud-est de Tanahmerah.

Il fut aussi décidé que cette équipe de reconnaissance serait dirigée par moi et Rachmat, et qu’elle serait composée de deux autres Javanais et de quatre porteurs autochtones servant aussi de guides. Après une longue discussion animée, les militaires furent exclus de l’équipe.

L’argument décisif vint de moi : c’était que nous irions vers la frontière de la Papouasie, où de nombreux incidents entre les forces indonésiennes et la guérilla papouasienne étaient régulièrement rapportés. Les énigmatiques paroles du missionnaire hollandais me résonnaient encore dans les oreilles :

…Écoutez bien les tambours, car ils peuvent vous éviter des inconvénients. Les Papous n’aiment pas ce que vous faites ici ...

Le jour du départ, nous partîmes à la première lueur du jour, vers cinq heures et demie. Nous formions une file indienne, les quatre porteurs en tête, Rachmat et moi à la queue.

Les premiers kilomètres furent relativement faciles. La piste était large, bien dégagée et presque droite. Mais, vers la fin de l’avant midi, les difficultés apparurent. La piste devenait de plus en plus étroite, serpentant sur un sol de plus en plus marécageux entre les épineux palmiers sagu.

Ces sacro-saints palmiers sagu ne peuvent être touchés avec une machette pour dégager le passage. Ils constituent la base de l’alimentation des indigènes de la jungle en Nouvelle-Guinée. Séchée, la pulpe blanchâtre que contient le tronc devient une sorte de farine qu’on transforme en galettes. C’est le pain quotidien des gens du pays.

Vers midi, au dix-septième kilomètre depuis notre départ, nous arrivâmes au bord d’un large ruisseau coulant au fond d’un lit profond aux berges presque verticales. La traversée directe de ce ruisseau semblait impossible, mais l’un des guides nous expliqua qu’il s’élargissait quelques kilomètres en aval.

Après un bref repas et du repos, nous suivîmes nos guides le long du ruisseau et arrivâmes sur une vaste clairière. L’eau à cet endroit était large. Près d’un arbre se trouvaient quelques étroites pirogues indigènes.

Indonesia-Irian-Jaya-pirogues-1.jpg (210764 bytes)Ces pirogues, confectionnées avec des troncs d’arbres évidés, servaient de traversiers aux usagers de la piste, surtout aux indigènes allant chercher de la nourriture sur les plantations naturelles de palmiers sagu. Ce « self service » était soumis à la tacite obligation de laisser des deux côtés du marécage le nombre d’embarcations le plus égal possible. Aussi, après la traversée, nos quatre porteurs retraversèrent le ruisseau séparément pour ramener au point de départ les pirogues supplémentaires et revinrent ensemble dans une seule.

Indonesia-Irian-Jaya-Sieniek-1.jpg (276228 bytes)Nous marchâmes jusqu’à la fin de l’après midi. La piste était un peu moins sinueuse, mais étroite et souvent envahie par le boulou-boulou. Deux fois nous nous trouvâmes dans l’eau jusqu’à la ceinture, pendant plus d’une demi-heure.

Vers quatre heures la pluie quotidienne arriva, événement étrange et insolite auquel j’eus beaucoup de difficulté à m’habituer. En fait, ce n’est pas une pluie, c’est un déversement d’eau qu’on voit et entend arriver plusieurs minutes à l’avance. Dans la jungle tropicale, le taux d’humidité approche 100% et la température est stable à 35 ºC. L’évaporation se fait très rapidement mais les nuages ne peuvent pas contenir longtemps leur charge d’eau; ils la larguent fréquemment, en général vers la fin de l’après-midi.

Quand la pluie arrive, la jungle se fige. Tout être vivant arrête momentanément son activité et se fige aussi. Même dans la jungle, avec ses énormes arbres, il n’y a pas d’abris contre cette eau tombant à verse. Nous nous arrêtâmes pendant une vingtaine de minutes en-dessous d’un énorme palétuvier avant de poursuivre, doublement détrempés.

Vers cinq heures, nous arrivâmes sur un petit plateau clairsemé, sur lequel se dressait une hutte rectangulaire sur pilotis. Elle n’avait pas de murs, seulement un toit en feuilles de palmiers et un plancher fait de branches, élevé à un demi-mètre du sol.

Le grand feu allumé près de la hutte nous permit de sécher nos vêtements et de préparer un succulent repas avec les poissons attrapés par nos guides en cours de route et rôtis sur les braises. Rachmat, les deux Javanais et moi dressâmes nos moustiquaires sur le plancher de la hutte. Nous étions prêt pour la nuit, mais nos guides semblaient nerveux et chuchotaient entre eux.

Étendu sous la moustiquaire, je commençais à somnoler quand des voix lointaines, venant de l’est, se firent entendre dans la jungle. Nous nous figeâmes sur nos couchettes. Il faisait complètement noir et on n’entendait plus les murmures de nos guides, qui devaient dormir sans moustiquaires à l’autre bout de la hutte. Quelqu’un alluma une torche électrique et nous constatâmes que nos porteurs n’étaient plus là. Un silence de tension extrême retint notre souffle.

Les voix s’approchant et nous aperçûmes un flambeau vacillant près de la hutte et, dans sa lumière incertaine, nous reconnûmes nos guides accompagnés de deux autres indigènes et d’un homme blanc. Toute la fatigue accumulée durant l’éprouvante journée de marche disparut et nous sortîmes d’en dessous de nos moustiquaires.

L’orang putih, comme on appelle en indonésien les gens de la race blanche, était Mike Kesler, un géophysicien américain de la firme Sunoco, qui travaillait dans la jungle depuis plusieurs années déjà. Il s’était occupé de la logistique durant les activités de prospection pétrolifère de sa Compagnie, quelques années auparavant. Maintenant il revenait d’un court séjour de reconnaissance à Butiptiri, car Sunoco songeait à reprendre les activités de prospection.

Mike, dont j’entendis parler encore à Jakarta, connaissait à fond les problèmes logistiques associés au déroulement de projets comme le nôtre. Cette rencontre était providentielle et malgré la fatigue, j’étais résolu à en profiter au maximum.

Le feu fut ravivé, les restes de poissons réchauffés et nous bavardâmes pendant plus d’une heure avant de regagner nos couchettes sous les moustiquaires. Quelques indigènes, ne trouvant plus de place dans la hutte, grimpèrent dans les arbres pour y passer la nuit.

Mike confirma mon appréhension; il était dangereux de se déplacer dans la jungle avec des militaires Javanais. C’était une chose qu’il ne fallait pas faire. La partie occidentale de la Nouvelle-Guinée, appelée Irian Jaya, était administrée par l’Indonésie depuis 1965, mais la Papouasie (Papua New Guinea) la considérait comme une partie intégrale de son territoire, temporairement sous l’administration indonésienne, et la présence de forces militaires indonésiennes - surtout faibles -, était contestée près de la frontière.

Occasionnellement, l’armée indonésienne faisait des raids aériens le long de la frontière, mais elle ne pouvait pas vraiment contrôler l’épaisse jungle à partir des hélicoptères, ni éliminer la guérilla, très mobile sous la couverture des arbres.

J’appris aussi de Mike, qu’une firme américaine - opérant à proximité de la frontière - avait dû tout récemment plier bagages et abandonner un projet similaire au nôtre, après l’enlèvement et l’assassinat de trois militaires javanais et la prise en otage du pilote de leur hélicoptère.

À propos de ce pilote. La plupart des indigènes de la Nouvelle-Guinée se croient les descendants d’un dragon (ou serpent) immortel. Avant d’aller au lit, Mike raconta une vieille légende, bien connue parmi les autochtones.

Indonesia-Dani-guerrier-5-oiseau.jpg (93103 bytes)Dans un passé lointain, sur les hommes de la Nouvelle-Guinée, régnait un dragon puissant et immortel. Il veillait sur ses sujets qui étaient immortels, comme lui. Mais un jour, un grand oiseau arriva et attaqua le dragon pour lui reprendre son pouvoir. Une lutte féroce s’ensuivit et malgré ses efforts surnaturels, le dragon fut vaincu et chassé. L’oiseau victorieux considéra que les humains ne méritent pas d’être immortels et leur retira ce privilège. Depuis, la plupart des hommes de la Nouvelle-Guinée craignent la colère de l’Oiseau mythique, car ils n’ont jamais accepté d’être dépossédés de l’immortalité …

Ainsi, ajouta Mike, les guérilleros papouasiens s’attaquèrent à l’hélicoptère de la firme américaine comme à l’Oiseau mythique, qui venait maintenant leur reprendre la jungle, comme il avait repris jadis leur immortalité. Le pilote personnifiait pour eux l’esprit de l’Oiseau et ils l’emmenèrent de l’autre côté de la frontière, dans la montagne. Pour le moment, personne ne sait ce qu’il est devenu.

Le lendemain matin nous nous levâmes encore dans les pénombres nocturnes. Mais la venue du jour s’annonçait déjà par les cris d’oiseaux et de mystérieux chuchotement et sifflements venant de la jungle.

Nous étions approximativement à mi-chemin entre Tanahmerah et Butiptiri, donc il nous restait encore une trentaine de kilomètres de marche. D’après Mike, la piste n’était pas très mauvaise, mais il répéta, presque mot pour mot, l’avertissement du missionnaire de Tanahmerah : ... Écoutons bien les tambours, car ils peuvent nous éviter des inconvénients. Les Papous n’aiment pas ce que nous faisons ici ...

À ma question sur la signification de cet avertissement, il répondit :

- Les indigènes d’ici prennent des morceaux de troncs d’arbres évidés et couverts de peau de serpent pour confectionner une sorte de tam-tam qu’ils utilisent pour communiquer entre eux. Le son produit par ces tambours se propage au-delà de dix kilomètres à travers la jungle, mais il faut être initié pour l’entendre et … comprendre. Moi-même, je n’arrive pas encore, à plus de deux kilomètres, à entendre et à déchiffrer ces messages. Mais vos guides les entendront et comprendront à leur portée maximale.

Maintenant je comprenais pourquoi, dans chaque groupe de porteurs locaux quelqu’un portait toujours un petit tambour oblong, en plus d’arcs, de flèches empoisonnées (oui!) et de lances aux pointes acérées.

Nous nous séparâmes de Mike et nous engageâmes dans la piste. Elle était sèche et semblait traverser un plateau à l’abri des inondations. Aujourd’hui nous marchions dans l’ordre inversé, Rachmat en tête, suivi de deux Javanais - dont un était le spécialiste des sols. Moi, je les suivais et les porteurs indigènes fermaient la file. De temps en temps, nous nous arrêtions pour prendre quelque mesures de la dénivellation du terrain (à l’aide d’un clinomètre) et quelques échantillons du sol. La jungle ici semblait beaucoup plus propice à l’installation de villages que le territoire exploré autour de Tanahmerah.

Vers midi, nous nous arrêtâmes pour un bref repas, reprenant la route très rapidement afin d’arriver à destination avant la tombée de la nuit.

À quelques kilomètres de Butiptiri, quand nous reprîmes la route après la pluie, nos guides devinrent nerveux à nouveau. Ils chuchotèrent entre eux, nous dépassèrent et disparurent dans la jungle … avec nos bagages. Quelques instants plus tard, nous entendîmes le battement du tam-tam. Les trois Javanais se figèrent et l’un deux commença à trembler. Rachmat échangea avec lui quelques phrases rapides en indonésien et s’approcha de moi, le visage blême :

- Pak Chris, dit-il, mon ami Suren - le topographe - connaît un peu le langage du tambour. Nos porteurs ont été appelés par leurs confrères de Butiptiri et sont partis à leur rencontre. En nous dépassant, ils disaient qu’ils avaient reçu l’ordre de nous abandonner, car une guérilla papouasienne se trouve dans les parages et ils peuvent être punis pour avoir aidé les orang barat - les gens de l’Ouest. L’un des guides, qui travaille avec Suren depuis longtemps, lui chuchota au passage, que, non loin d’ici une piste part vers le nord, menant à une hutte similaire à celle où nous avons passé la nuit dernière. Le jour tombe et il est très dangereux de dormir au sol.

Tendus et mal à l’aise, nous trouvâmes la piste et arrivâmes à la hutte, environ une heure après la tombée de la nuit. La hutte était un peu plus grande que l’autre et complètement fermée. Elle avait une petite porte faite de tiges de bambou.

Nous nous installâmes tant bien que mal. Nous n’avions plus nos sac à dos, emportés par les guides, donc ni moustiquaires ni vêtements de rechange. Chacun de nous portait sur lui un sac en bandoulière contenant de petits instruments, comme une boussole ou un clinomètre, une trousse de premiers soins et quelques objets personnels. Moi, je portais un deuxième sac avec un appareil photo et quelques rouleaux de film. Nous avions aussi, attachées à la ceinture, des petites gourdes remplies d’eau désinfectée avec les petits comprimés blancs.

En fouillant dans mon sac, je trouvai un emballage - encore intact - de biscuits que j’avais l’habitude de grignoter en marchant. Je les partageai entre nous quatre et ce fut notre repas ce soir-là. Bien entendu, nous n’osions pas allumer le feu et nous restâmes éveillés, assis dos à dos au milieu de la hutte.

Les trois Javanais étaient pétrifiés par la peur. Immobile dans le silence, je réalisai qu’il fallait faire quelque chose pour détendre l’atmosphère et calmer les esprits de mes compagnons. Nous étions seuls dans la jungle, privés de notre équipement essentiel et à deux journées de marche de notre camp de Tanahmerah. Ce camp si peu confortable et si décrié, il y a quelques jours encore, nous semblait maintenant un refuge de sécurité et de paix.

Le plus mal en point était Wahidin, le spécialiste des sols. Il tremblotait presque sans arrêt et gémissait. Au campement de Tanahmerah il était la risée des autres Javanais à cause de sa peur de serpents. Il ne sortait jamais de sa maisonnette dans l’obscurité et s’étant fabriqué un pot de nuit en coupant en deux un bidon d’essence de dix litres. Ce gars-là parlait un bon anglais et soudain l’idée me vint de le faire parler pour l’apaiser et nous calmer tous. Maîtrisant ma propre peur, je demandai à Wahidin :

- Dites-moi, tuan Wahidin, est-ce que c’est votre premier séjour en dehors de Java ?

Wahidin cessa de trembler mais ne répondit rien pendant un long moment. J’étais sur le point de reposer la question quand la voix à peine audible de mon compagnon se fit entendre :

- Non, Pak Chris, durant mes études j’ai fait un séjour de quelques semaines ici, en Irian Jaya, à Agats, le principal village des Asmats au bord de la mer d’Arafura. Mon oncle y travaillait comme fonctionnaire du gouvernement indonésien et il m’a invité pour les vacances. Wahidin se tut et le silence revint.

Je sentis qu’il fallait maintenir la conversation, car un léger signe de détente générale se faisait sentir. Sans trop attendre je demandai :

- Parlez-moi un peu des Asmats. J’ai un peu entendu parler de ce peuple. Ici, guidé par une intuition soudaine, je pris le taureau par les cornes, et lançai : Il semble que c’est à cause de leurs coutumes étranges que toute la Nouvelle-Guinée est appelée : la terre des chasseurs de têtes et des mangeurs d’hommes.

Un autre silence tomba. Mais il ne dura pas longtemps et c’est Rachmat qui parla le premier :

Indonesia-Irian-Jaya-Asmats-2.jpg (129805 bytes)- Oui, oui, c’est un peuple sur lequel il circule beaucoup de légendes et d’histoires déformées et injustes. Il est vrai qu’ils dorment sur les crânes humains et que des cas de cannibalisme furent rapportés dans le passé, mais il y a eu beaucoup d’exagération sur leurs rites ancestraux.

Wahidin renchérit presque aussitôt :

- Oui, et le cas de Michael Rockefeller a fait beaucoup de mauvaise publicité aux Asmats dans le monde entier.

- Michael, le fils du milliardaire et vice-président américain ? demandai-je surpris.

- Oui, répondit Wahidin. Mon oncle m’a raconté son histoire quand j’étais chez lui.

Michael Rockefeller était un ethnographe et photographe connu. En 1961, il vint à Agats en petit bateau à moteur, avec un ami, pour apprendre un peu plus sur les coutumes des Asmats. L’année précédente il avait participé à une expédition de Peabody Museum de l’Université Harward chez les Dani, un autre peuple de Nouvelle-Guinée qui vit dans la haute montagne, autour du village de Wamena. L’expédition tourna un film et publia un livre avec les photos de Michael, sous le titre : The Gardens of War. C’était la première fois que le monde entendait parler du peuple de Dani, découvert à la suite d’un accident d’avion quelques années auparavant.

Michael et son ami passèrent quelques jours à Agats. Ils prirent beaucoup de photos et achetèrent plusieurs sculptures asmat en bois. En partant la marée violente (appelée « apalarus ») a fait chavirer leur bateau. Ils restaient accrochés à l’embarcation retournée pendant quelques heures, mais personne ne vint les secourir. Michael, sportif et bon nageur, décida de revenir au village à la nage. Son ami restait dans le bateau. Il a suivi Michael des yeux jusqu’au rivage mais ne l’a jamais vu revenir! Quelques heures plus tard, l’ami de Michael fut secouru par un bateau de pêcheurs.

Un mystérieux silence entoure les agissements subséquents de l’ami de Michael Rockefeller. Toutefois, on sait que le père de Michael dépensa beaucoup d’argent pour retrouver les traces de son fils, mais en vain. Il a complètement disparu.

Wahidin arrêta de parler et le silence retomba. Mais c’était un silence différent, plus calme. Les respirations étaient beaucoup plus régulières et on entendait même un petit ronflement. Il venait de Suren, dont la fatigue avait eu raison de la peur.

Je regardai ma montre. Les aiguilles fluorescentes montraient qu’il était presque onze heures. Nous étions toujours assis, dos à dos, et le demeurâmes pour la majeure partie de la nuit. Cette position exposait nos corps le moins possible aux attaques furieuses des moustiques et procurait un plus grand sentiment de sécurité.

Nous dûmes nous assoupir tous ensemble, car soudain tous sursautèrent simultanément. Le silence était complet. Pas un seul bruit ne venait de l’extérieur de la hutte. C’était le silence d’avant l’aube, si particulier dans la jungle tropicale. Mais pourquoi avions-nous sursauté? La réponse ne se fit pas attendre. Au bout de quelques secondes nous parvint un lointain, mais bien perceptible, battement de tam-tam.

Il faisait complètement noir encore, mais toutes nos têtes se tournèrent ensemble vers Suren. Il écouta attentivement pendant une interminable minute et, finalement, parla rapidement en indonésien. Les trois Javanais se levèrent et se mirent à parler tous à la fois.

- Qu’est-ce qui se passe? demandai-je.

Rachmat traduisit rapidement en anglais :

- Nos guides reviennent. Il semble que la guérilla papouasienne a quitté les environs de Butiptiri en direction de la frontière. Suren ne comprend pas tout, mais le message du tam-tam est calme et rassurant.

Maintenant c’est moi qui poussai un soupir de soulagement. Une demi-heure plus tard, juste après la levée du jour, nos quatre guides arrivaient à la hutte avec nos sacs à dos. Ils semblaient contents de nous retrouver, mais il n’était plus question d’aller à Butiptiri. Le camat (chef du village) s’y opposait fermement. Il envoya une note en indonésien disant que le contingent militaire stationnant au village ne pouvait pas assurer notre sécurité, surtout dans la jungle. Il ajouta, en post scriptum, que la venue récente de Mike Kesler avait attiré la guérilla papouasienne dans les parages, et il nous conseilla de retourner à Tanahmerah le plus rapidement possible.

Notre mission consistait, entre autres, à établir les contacts avec les autorités de Butiptiri et à discuter la possibilité d’y établir un camp d’exploration pour notre Projet, mais il semblait que la mission fût impossible à remplir pour cette fois. Nous décidâmes de rebrousser chemin.

Indonesia-Irian-Jaya-Asmats-3.jpg (73676 bytes)Les guides apportèrent un peu de nourriture offerte par le camat, qui savait dans quelles conditions nous avions passé la nuit. Nous mangeâmes rapidement du nasi goreng (riz rôti avec de la viande) refroidi et prîmes la route sans perdre de temps. Quelque trente kilomètres de jungle nous attendaient pour rejoindre la première hutte avant la tombée de la nuit.

Nous arrivâmes à destination une demi-heure après le coucher du soleil. Il faisait déjà noir. Nous avions marché le dernier kilomètre très au ralenti, à cause de la fatigue générale, du danger de marcher sur un serpent et aussi à cause des ampoules aux pieds de Wahidin, qu’il fallait presque porter. La pluie quotidienne nous avait également retenue pendant presque une demi-heure. De nouveau un grand feu fut allumé par nos guides et un petit sanglier, tué en route par ces derniers, mis sur le braises.

Les indigènes se déplaçaient beaucoup plus vite à travers la jungle que les Javanais et moi. Ils avaient donc le temps de s’approvisionner en route, en « chassant » les poissons dans les ruisseaux avec leurs arcs ou leurs lances, ou parfois même un petit sanglier ou un oiseau.

Ils marchaient pieds nus, vêtus de shorts - pantalons courts fournis par les missionnaires - et de T-shirts en lambeaux. Ils s’arrêtaient de temps en temps pour enlever les minuscules sangsues de leurs jambes, se rasant pour cela la peau avec les feuilles acérées de hautes plantes sauvages ressemblant à des herbes.

Les Javanais et moi portions des pantalons longs en coton, des chemises aux manches longues aussi et les souliers en toile munis de trous pour la ventilation et l’évacuation de l’eau. Dans ce climat ce n’était pas une garde-robe idéale, mais au moins nous étions partiellement protégés des sangsues, des moustiques et des écorchures provoquées par le frottement constant des branches et des feuilles de boulou-boulou.

L’atmosphère dans la hutte était bien différente de celle de la veille. Pendant la préparation et le repas, nous bavardâmes joyeusement, tantôt en anglais, tantôt en indonésien, malgré mes moyens réduits dans cette langue.

Nos guides étaient très excités par leur chasse au sanglier. C’était une aventure dangereuse, car les sangliers de la jungle de Nouvelle-Guinée possèdent une excellente ouïe et un odorat très développé. Ils se déplacent sans bruit et attaquent à l’improviste, surtout les femelles protégeant leurs petits. Un nombre considérable d’indigènes sont tués ou blessés par les sangliers, et le fait d’en attraper un, même petit, est considéré comme un exploit.

Nous étions déjà allongés sous nos moustiquaires et prêts à nous endormir quand Wahidin, couché à ma gauche, soupira doucement :

- Vous savez, Pak Chris, nos quatre guides sont des Asmats et même s’ils ont l’air gentils et inoffensifs , je ne peux pas m’empêcher de penser à leurs coutumes … hmm … un peu effrayantes.

- De quelles coutumes parlez-vous ? demandai-je, ma curiosité éveillée.

- Je pense aux coutumes dont parlait Rachmat hier, celles qui leur valurent les surnom de « chasseurs de têtes » ou de « mangeurs d’hommes ». Il s’interrompit un instant, mais continua presque aussitôt :

- Quand j’étais chez mon oncle, à Agats, j’ai entendu une légende circulant parmi les Asmats :

… Autrefois un Asmat nommé Biwirpitz donna la tête d’un cochon en cadeau à son frère Desoipitz, gravement malade. Desoipitz le remercia, pensa un moment et voulut persuader Biwirpitz qu’une tête humaine serait un présent de plus grande valeur. Étant mortellement malade, Desoipitz persuada son frère de lui couper la tête et de l’offrir au chef de leur tribu. Par la même occasion, il lui expliqua le rituel de l’enlèvement et de la préparation d’une tête humaine. À partir de ce jour, la tête humaine devint le plus beau et le plus prestigieux des présents pour un Asmat à offrir ou recevoir …

Aujourd’hui on offre des têtes de cochons en cadeau, mais elles sont préparées très strictement selon le rituel décrit par Desoipitz. Les Asmats vivent dans les marécages et leurs maisons sont bâties sur des pilotis. Derrière la plupart des maisons fourmillent des colonies de longs vers blancs parmi lesquels on dépose les cadavres. Après quelques jours il ne reste que des squelettes, et surtout des crânes bien propres. Le crâne sert souvent d’oreiller, surtout s’il a appartenu à quelqu’un d’important.

Le père de Michael Rockefeller envoya un anthropologue bien connu pour retrouver ne serait-ce que le crâne de son fils, mais en vain. Tout ce que l’anthropologue a pu affirmer c’est qu’il avait examiné un crâne-oreiller qui aurait pu être celui de Michael. Il ne pouvait pas en être certain cependant.

Mon oncle m’a dit aussi qu’occasionnellement les Asmats mangeaient les muscles des morts importants, car dormir sur les crânes des sages transmettait cette sagesse aux survivants, et manger les muscles des forts transmettait la force.

Wahidin se tut et, dans le silence qui s’ensuivit, nous pouvions entendre les respirations profondes de Rachmat et de Suren. Sans un mot de plus nous nous endormîmes à notre tour.

Le lendemain matin nous partîmes, comme d’habitude, à la première lueur du jour. Nous avions non seulement les trente kilomètres restants à parcourir, mais aussi les deux étendues marécageuses et le grand ruisseau à traverser.

À ma surprise, les marécages furent plus faciles à franchir. C’est à peine si nous pataugions dans quelques centimètres d’eau. Suren, le Javanais le plus familier avec la jungle, nous expliqua que nous étions tombé sur une marée basse et que les eaux débordantes du fleuve Digul s’étaient temporairement retirées.

Nous arrivâmes au grand ruisseau au début de l’après-midi. À notre étonnement, nos guides, qui marchaient en tête, ne nous attendaient pas de ce côté de l’eau. Deux pirogues, à moitié remplies d’eau, se trouvaient au bord, mais sans perches pour les propulser. Les Javanais échangèrent quelques phrases rapides en indonésien. Sans comprendre la teneur de leurs propos, je sentis qu’une partie du suspense d’avant-hier était revenue nous hanter.

Sans trop attendre, nous fabriquâmes des perches de fortune, vidâmes les pirogues de l’eau et embarquâmes, Wahidin et Rachmat dans l’une, Suren et moi dans l’autre. La navigation s’avéra plus difficile que prévu. Les pirogues étaient très instables et la manipulation de la perche plutôt périlleuse.

Nous arrivâmes de l’autre côté tendus et détrempés. Les deux pirogues prenaient l’eau et celle de Rachmat et Wahidin coula à quelques mètres du rivage. Il n’y avait personne sur la rive. Il n’y avait même pas de pirogues, celle qu’avaient dû utiliser nos guides. La tension nerveuse des Javanais monta visiblement. Moi aussi, je sentis monter l’inquiétude d’un cran. Nous étions au milieu de l’après-midi, à plus de quinze kilomètres de marche de notre campement de Tanahmerah.

Il fallait retrouver la piste menant au campement. Sur le rivage il n’y avait aucune trace récente de pas, autres que les nôtres, et nous nous souvenions que la traversée était à l’écart de cette piste qui arrivait sur une falaise infranchissable.

Les Javanais discutèrent ensemble quelques minutes et décidèrent de prendre la direction du sud. Je n’étais pas de leur avis, car il me semblait que deux jours plus tôt, nous avions longé le ruisseau justement vers le sud pour arriver à la traversée. Mais les trois Javanais semblaient sûrs du contraire.

Nous marchâmes ainsi vers le sud, mais au bout d’une demi-heure le ruisseau commençait à se rétrécir. Aucune trace de pas ou de pirogues. Bientôt un autre ruisseau, se jetant dans le premier, nous barra le chemin. C’est à ce moment que Rachmat perdit son calme et, pris de panique, commença à courir en criant en anglais :

- Nous nous sommes perdus, nous nous sommes perdus !

Wahidin s’assit sur un tronc d’arbre mort, enleva une de ses chaussures et en gémissant, mit dans l’eau son pied couvert d’ampoules. Suren souleva le pantalon de sa jambe droite et commença à raser, à l’aide de son couteau, les sangsues accrochées près de son pied. À ce moment la pluie quotidienne arriva.

Appuyé contre un arbre, je pensais intensément. Il fallait faire quelque chose. D’après mes expériences antérieures, je savais qu’il fallait le plus rapidement possible couper court à la panique et restaurer la confiance. Jusqu’à la traversée nous avions suivi nos guides avec confiance. Maintenant il n’y avait plus de guides, et il en fallait un.

Quand la pluie cessa, sans être totalement sûr de la direction à prendre, je rompis le lourd silence en annonçant (en anglais) d’une voix forte et décidée :

- Écoutez mes amis, je sais où aller. Suivez moi!

J’indiquai la direction nord, le long du grand ruisseau, et commençai à marcher. Suren me regarda avec intérêt et bougea aussi. Wahidin commença à rechausser son pied. Seul Rachmat, arrêté pour la durée de la pluie de l’autre côté du ruisseau secondaire, se remit en marche dans la direction opposée à celle que je proposais. Il était déjà à peine visible entre les arbres. Sans attendre, je criai à pleins poumons :

- Tuan Rachmat, je sais où est la piste, revenez et suivez-nous. Nous partons immédiatement, nous n’avons pas de temps à perdre, il se fait tard!

Sans hésitation, d’un geste décisif de la main, j’ordonnai aux deux Javanais de me suivre. Ils obéirent sans broncher et, sans attendre Rachmat, nous marchâmes vers le nord.

Dès que Rachmat ne fut plus visible, je ralentis le pas un peu, tout en jetant occasionnellement un coup d’œil vers l’arrière. Quelques centaines de mètres plus loin, nous le revîmes entre les arbres, et bientôt, il nous rejoignit sans dire un mot.

Rapidement, nous dépassâmes les deux pirogues qui nous avait servis pour la traversée. Deux kilomètres plus loin, d’autres pirogues. Autour, des traces de pas de même que des empreintes se dirigeant vers la jungle, mais pas de traces distinctes vers le nord, le long de ruisseau.

Rachmat s’anima de nouveau et voulut suivre les traces vers la jungle, mais je m’y opposai presque en jappant :

- Suivez-moi, je sais où aller! Et je repris la marche vers le nord, le long du ruisseau. Nos guides avaient peut-être pris un raccourci à travers la jungle, mais pour nous c’était trop dangereux. Pour une raison quelconque, ils étaient si pressés que non seulement ils nous abandonnèrent mais ils oublièrent même de ramener les pirogues excédentaires de l’autre côté du grand ruisseau.

Je devenais de plus en plus attentif au fur et à mesure que la largeur du ruisseau diminuait et qu’augmentait la profondeur de son lit. Je me souvenais maintenant parfaitement que la piste de Tanahmerah aboutissait au ruisseau quelque part ici, mais il ne fallait pas la rater. Elle n’était pas très visible.

C’est Suren qui l’aperçut en premier. À proximité il y avait un tronc d’arbre mort autour duquel nous retrouvâmes nos déchets de l’avant-veille. Les sourires revinrent sur les visages.

Il était très tard; il nous serait impossible d’arriver au campement de Tanahmerah avant la nuit. Il fallait prendre une décision. Marcher longtemps à travers la jungle dans l’obscurité était très dangereux, dormir par terre aussi. Sur la suggestion de Suren, nous décidâmes de rester sur place et de dormir à la manière indigène, dans les arbres. Nous fîmes le feu, rôtîmes un poisson sorti du ruisseau par Suren avec une branche, transformée en lance, et nous installâmes pour la nuit entre les grosses branches des arbres.

Notre sommeil ne fut pas de tout repos, mais nous descendîmes intacts le matin suivant. Avec quelques gorgées d’eau du ruisseau et quelques fruits sauvages, cueillis par Suren, nous nous mîmes en route.

Quelques kilomètres avant d’arriver au campement de Tanahmerah, nous rencontrâmes un groupe composé de quatre Javanais de notre Projet, partis à notre recherche. Il n’y avait aucun indigène avec eux.

Ils nous expliquèrent que nos guides étaient arrivés la veille en disant que nous les suivions. Ils laissèrent nos sacs à dos et disparurent aussitôt. Ce matin, comme nous étions toujours absents, le chef du campement avait envoyé ce groupe à notre rencontre. Nous apprîmes plus tard que la saison de cueillette de la farine sagu commençait et que les villages autochtones se vidaient de leur population.

En préparant notre expédition, nous avions oublié une réalité de la vie dans la jungle tropicale de la Nouvelle-Guinée. Et à cause de notre ignorance, nous risquâmes notre sécurité et peut être nos vies. Mais … étions-nous en sécurité quand les chasseurs de têtes nous servaient de guides?

* * *

Une semaine plus tard, Dave et Susan, accompagnés du chef de Projet et du haut fonctionnaire indonésien du ministère de la Transmigration, arrivèrent au campement de Tanahmerah. Pendant une réunion « au sommet », il fut décidé d’abandonner la recherche de terres propices à l’implantation de villages dans cette région. Ce territoire était trop exposé aux inondations, et trop proche de la frontière avec la Papouasie.

Les activités du Projet furent déplacées aux environs du village de Bade, sur la rive nord de Digul, à plus de deux cents kilomètres en aval de Tanahmerah. Indonésie-Irian-Jaya-jungle-3-hélicoptère.jpg (171882 bytes) Là, nous décidâmes de louer un petit hélicoptère de la mission évangélique américaine Missionary Aviation Fellowship de Wamena et d’explorer la jungle d’une manière plus moderne. Notre mécanique aérienne, avec son esprit incarné dans l’excellent homme et pilote Mike Meuse, fut lui aussi pris parfois pour le mythique Dieu-Oiseau, mais le Projet redémarra très rapidement.

Avec le temps, j’appris à me débrouiller en indonésien et l’expérience acquise à Tanahmerah, Butiptiri et entre les deux, me propulsa au poste du chef de la logistique du Projet.

Nouvelles aventures furent vécues, mais je les raconterai une autre fois.

Texte et photographies ©2009 Christophe Serdakowski

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